par jean | Juin 9, 2026 | ARTICLES, Société et culture en mouvement |
Selon Bertrand Badie
Depuis quelques années, une ombre s’est étendue sur le monde. Aujourd’hui, notre vie est assombrie par les bruits de guerre. Nous sommes affligés par les informations qui se pressent autour de massacres et de destructions massives. Nous avons besoin de connaitre les ressorts de cette situation. A ce sujet, nous pouvons trouver un éclairage dans un champ d’études, celui des relations internationales.
A cet égard, nous avons déjà présenté ici le livre d’un expert, Bertrand Badie : « L’art de la paix » (1). Bertrand Badie est professeur émérite des universités à Sciences Po Paris. Il sait mettre en évidence les changements profonds qui sont intervenus dans la manière dont les états interagissent entre eux et, mettant en évidence les transformation en cours, il peut dégager des lignes de force pour la promotion d’un ‘art de la paix’ .Son livre montre combien « la paix a changé de nature. Longtemps cantonnée à l’état de non-guerre, associée à des périodes de trêve obtenues par transactions géographiques, économiques, dynastiques, elle ne peut désormais être établie qu’à la condition d’être redéfinie, pensée comme un tout, considérée à l’heure de la mondialisation et des nouvelles menaces, notamment climatiques, qui pèsent sur notre planète (couverture). .Des perspectives se dégagent ainsi : « faire primer le social sur le rapport de force, chercher à comprendre l’Autre, trouver les justes normes, combler ce qui nous sépare » (couverture).
Cependant, à un moment où la violence de la guerre parait redoubler et la dévastation s’étendre au Moyen Orient, le nouveau livre de Bertrand Badie : « Par-delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale », vient nous aider à mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette actualité immédiate : « Trump face à Poutine, est-ce Charles Quint négociant avec François Ier ? La puissance serait-elle de retour ? Et avec elle, des empires prêts à tout pour défendre leur domination y compris par la guerre ? « (couverture). C’est ici que Bertrand Badie nous ouvre une compréhension nouvelle. Les temps ont changé. La puissance rencontre de limites : « Depuis 1945, la puissance détruit, terrorise, coûte, mais elle ne reconstruit plus. Ni les Etats-Unis au Vietnam, en Irak et en Afghanistan, ni la Russie postsoviétique en Ukraine, ni la France en Afrique, ni l’armée israélienne à Gaza n’ont réussi à imposer l’ordre et la stabilité comme le faisait la puissance d’antan ». Pourquoi ?. Bertrand Badie met en évidence l’apparition d’une nouvelle réalité sociale. « C’est une énergie venue des profondeurs des sociétés qui recompose totalement les relations internationales » ? Dès lors apparait un paradoxe : « Plus la puissance montre ses muscles, plus le jeu social se déploie selon des dynamiques planétaires échappant au contrôle politique » (couverture).
L’énergie sociale
Ce nouveau livre entre dans le vif du sujet en évoquant la rencontre entre Trump et Poutine : « Les deux hommes rêvait de reconstruire cette double et suave transgression que constitue la ‘puissance’ dans les relations internationales : celle qui consiste à imposer sa volonté à l’autre en survalorisant sa propre souveraineté, celle qui conduit, par là-même, à dévaloriser les droits souverains de son partenaire. Ce « coup d’état permanent » qui scande des siècles d’histoire internationale est aujourd’hui plus que jamais aussi énigmatique qu’incertain, car il est défié dans des proportions jusque-là inconnues par des ’paramètres humains et sociaux qu’on a toujours choisi d’ignorer jusqu’au mépris » ( p 8).
Avant d’entrer dans la description de l’énergie sociale qui bouleverse le déroulement des conflits internationaux, l’auteur consacre plusieurs chapitres à évoquer les déboires de la puissance : « La puissance n’imprime plus . Elle ne gagne plus les guerres. Elle perd ses alliances ». Comme certains éprouvent une nostalgie de leur puissance passée, ils cherchent à la réinventer. La puissance prend aujourd’hui des formes redoutables. C’est « l’étrange affinité entre la puissance et l’ultra-libéralisme ». C’est « une puissance nue, sans valeurs ou sans limites, une puissance réactionnaire, hors du droit et des valeurs ».
Comment Bertrand Badie présente-t-il les énergies sociales aux prises avec les nouvelles manifestations de la puissance ? « C’est un changement conséquent. Depuis 1945, on ne peut plus négliger « la part dominante d’appropriation sociale des relations internationales, plus manifeste que jamais, qui change progressivement la donne. Favorisée par la mondialisation et l’essor des communications, par l’imbrication croissante du social et du politique, par une éducation plus élevée, la présence active de l’humain en amont et en aval de chaque crise bouscule la vision traditionnelle et nostalgique de la puissance qui a de plus en plus de mal à survivre » ( p 13).
Le déploiement de ces énergies sociales modifie les situations et requiert une nouvelle interprétation. « Nul ne prétend que cette ‘énergie sociale’ ainsi jaillie de la modernité, fait désormais la loi, mais elle relativise la puissance, trouble le stratège, défie le prince, surprend l’observateur et refait l’évènement » ( p 13).
Bertrand Badie définit cette ‘énergie sociale’ comme « la capacité propre à toute relation sociale extra-institutionnelle ou para-institutionnelle, de peser sur le cours des relations internationales jusqu’à les reconfigurer sur un mode inédit » ( p 14). « Les formes en sont multiples : résistance, colère, émeute, en amont de l’évènement, mais aussi expressions sensibles en aval, faites d’empathie et de solidarité, d’opinion publique internationale de plus en plus présente, de médias en alerte, de cortèges de rue ou de campus animés par un mélange d’indignation et de compassion. Bien des acteurs s’y retrouvent… Modestes piétons des nouvelles relations internationales, entrepreneurs de résistance ou humains simplement solidaires des tourments subis par les autres, ils comptent aujourd’hui plus qu’hier, jusqu’à peser réellement sur l’évènement en le créant, en le recomposant, en le rejoignant ou en contraignant la vieille diplomatie d’élite » ( p 13).
Selon l’auteur, cette transformation n’est pas nécessairement positive. « Elle peut produire le meilleur comme le pire, même si il est permis de penser, dans une sensibilité toute aristotélicienne, qu’elle peut, plus que tout autre, montrer le chemin de la conciliation. En fait, « la principale vertu de cette approche est de mettre en exergue la ‘responsabilité’ partagée par chaque être humains dans la conduite du jeu international, de parier sur sa capacité réelle d’influencer celle-ci dans la bonne direction et de dire l’inacceptable »… Elle suscite une vision nouvelle, car « elle enclenche une énorme ‘bataille de sens’ dominant dorénavant l’espace mondial…. » ( p 14).
Les trois derniers chapitres sont consacrés à plusieurs aspects de l’énergie sociale confrontée à la puissance : « l’internationalisation graduelle des souffrances sociales ; la colère, force montante de la vie internationale ; les empathies transnationales ». Bertrand Badie sait nous montrer les ressorts psycho-sociologiques de ces mouvements. Il en retrace les parcours à partir d’une information précise et abondante.
Les empathies transnationales
Nous nous rendons bien compte que tout se tient dans le monde d’aujourd’hui. Cela vaut pou l’économie. Cela vaut pour le climat. Cela vaut pour la politique. Certes, je jeu des grandes puissances nous échappe. Mais, à travers les méandres de l’information, nous nous forgeons une opinion à cet égard. Et, de plus en plus, nous apprenons à faire connaitre collectivement notre désir de paix et notre répulsion pour les dominations massacreuses. Ces volontés et ces protestations s’exercent désormais en traversant les frontières à l’échelle de la planète. Ainsi, on a pu voir la protestation contre le sort de Gaza s’exprimer dans des foules manifestant dans la plupart des grandes villes du monde, de Londres et Madrid à Sydney et Séoul.
Bertrand Badie a consacré le dernier chapitre de ce livre aux « empathies transnationales ». « ces dynamiques, majoritairement inédites et en pleine extension, captant à leurs profit des fonctions jusque-là réservées aux seuls acteurs politiques : communication politique, stigmatisation, saisine d’instances internationales, articulation de demandes et de projets politiques, boycotts. Une telle activité agit sur le système international tant en limitant les choix des dirigeants qu’en créant une situation nouvelle qui piège le jeu classique de puissance. Ce processus se développe très vite et internationalise les conditions d’identification politique des individus, débordant d plus en plus du cercle national, pour épouser les contours d’une scène mondiale. Il donne un sens original et plus étendu au concept d’énergie sociale et aux mécanismes de mobilisation qui en dérivent » ( p 168).
L’auteur décrit le processus selon lequel les individus entrent dans cette mobilisation : « l’individu est amené, par empathie, à devenir un acteur de la scène internationale parmi de nombreux autres et à s‘approcher de certains leviers jusque-là réservés aux politiques. il participe, à sa manière, à l’élaboration des politiques étrangères, selon d’autres modalités que celles, classiques de la puissance. Ce processus d’empathie est d’intensité inégale selon les cas » ( p 168). Bien sûr, le processus est corrélé avec l’expansion de l’information. « On sait que, au fil des années, il s’est constitué dans l’espace mondial, une « foule numérique » qu’on évalue à trois milliards d’humains, soit 39% de la population. Si avantage est ainsi donné à la circulation de ‘fake news’, on voit en même temps se constituer un vaste espace de publicisation de l’ évènement qui contribue à refaçonner le jeu international au-delà même des acteurs stratèges » ( p 170). « Cette exposition à l’évènement contribue à structurer en permanence l’opinion publique internationale ». L’auteur en donne pour exemple l’évolution de l’opinion états-uniennes face au conflit gazaoui. Et, dans la plupart des pays, la cause palestinienne l’a emporté comme le montre une enquête du « Pew Research Center » ( p 171). Cette évolution des opinions s’accompagne de mobilisations. « La rue ne tient pas un rôle anecdotique dans les nouvelles relations internationales » ( p 174). Bertrand Badie décrit par le menu la chronologie et l’extension des manifestations pour la cause palestinienne ( p 173-177).
Cette empathie transnationale est donc un phénomène de grande ampleur. L’auteur nous montre quelques-uns de ses ressorts. « L’empathie nait de choix individuels agrégés qui vont bien au-delà de la simple émotion… De telles constructions dérivent en réalité d’une représentation du monde nourrie par chacun…Il se crée un peu partout un phénomène sociologique complexe et inédit : une ‘identification’ récurrente de nombre d’individus à la souffrance sociale mondiale, soit par une communauté d’expérience, soit par simple projection intellectuelle de chacun dans cette « mondialité » qu’Edouard Glissant concevait comme un champ nouveau de construction de soi » ( p 178). Cependant, Bertrand Badie montre bien la complexité des motivations.
L’empathie peut n’être pas seulement une protestation contre son sort personnel, elle exprime aussi des valeurs nouvelles… Nous avons vu l’importance des mobilisations sur les campus qui ne rassemblait pas uniquement des jeunes issus de milieux défavorisés… ». Ainsi, il existe d’autres chemins vers l’empathie, transitant davantage par une ‘culture générationnelle », faite d’une conception globale du monde » ( p 181). L’auteur évoque ainsi la mobilisation protestataire, à travers de revendications locales d’une jeune génération (génération Z) dans plusieurs pays du Sud : Sri Lanka (2022), puis Bangladesh , Népal et ensuite : Kenya ,Madagascar, Maroc ( p 181). La génération Z donne spontanément la priorité à une thématique de justice et de respect qui se veut en décalage par rapport à la génération gouvernante » ( p 182). Au total, ces mouvements reconfigurent le système international : « L’appropriation sociale de celui-ci est liée notamment au progrès de la communication ». On observe :« Un nouveau positionnement mondialisé de catégories sociales qui se constituent et se renforcent en captant ces nouveaux modes d’expression empathique et protestataire ; l’importance croissante des thèmes d’humiliation et de domination comme bases nouvelles de la mondialisation » (p 182 ).
Bertrand Badie peut s’interroge sur l’impact de ces transformations. A partir de nombreux exemples, il montre combien cet impact est considérable. Les opinions et actions collectives parviennent à faire pression sur les gouvernements. Elles produisent parfois une ‘pression systémique’ ( p 183-185). « Le second niveau d’impact répond quant à lui à une logique d’autonomie : il ne s’agit plus de faire pression sur une instance décisionnelle quelconque, mais de créer de soi-même un contexte international nouveau. Déjà, en 2023, les gigantesques manifestations contre l’intervention militaire états-unienne en Irak avaient contribué à ‘délégitimer’ celle-ci…. Ainsi, Une empathie construite empêche la transformation de la puissance en hégémonie et contribue surtout à saper sa capacité de produire un ordre politique confortant son détenteur » ( p 186).
Au total, Bertrand Badie nous montre la nouveauté et l’importance considérable de l’empathie transnationale.
« L’empathie prend ainsi sa place comme instrument de surveillance (monitoring), voire d’endiguement, de la force. Elle n’empêche que partiellement, mais elle affecte toujours. Elle ordonne en partie la mondialisation et met en relief le décalage entre gouvernements et sociétés. Elle exprime une sensibilité que les chars ne peuvent abolir. Elle prépare à sa manière cette construction normative de la mondialisation qui devra finalement s’imposer » ( p 188).
Un autre possible
Ce ivre est importante. Car Bertrand Badie nous y montre que le puissance des grands états a désormais des limites. Une ‘énergie sociale’ issue du fond des populations érige des contre-poids. Cette réalité se manifeste également par un déploiement de forces nouvelles à l’échelle internationale exprimées par l’auteur sous le terme d’empathies transnationales‘. Celles-ci exercent une influence considérable. Ainsi gagnons-nous une marge de liberté par rapport aux engrenages des jeux de puissance. Cependant, si de nouveaux possibles s’ouvrent, ils dépendent aussi de notre implication. Les empathies transnationales dépendent de nos engagements. C’est un appel à la responsabilité. Dans ce contexte, les paroles retentissent comme ce fut le cas lorsque le pape Lèon XIV s’écria : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent. Assez de démonstrations de force. Assez de guerre. La véritable force se manifeste en servant la vie ». Cependant, cette parole s’inscrit aujourd’hui parmi beaucoup d’autres. Chaque expression, chaque mobilisation, chaque participation compte. Dans ce nouveau monde des empathies transnationales, nous sommes tous responsables
J H
- L’art de la paix : https://vivreetesperer.com/chemins-de-paix/
- Bertrand Badie. Par delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale. Odile Jacob, 2026
par jean | Juin 9, 2026 | ARTICLES, Vision et sens |
Comment une idéologie mécaniste, elle-même conséquence d’une étroitesse monothéiste, engendre la crise désastreuse du monde actuel
Ilia Delio est une sœur franciscaine, théologienne américaine spécialisée dans le domaine de la science et de la religion, s’intéressant à l’évolution, à la physique, aux neurosciences et à leur importance pour la théologie. Elle se réfère tout particulièrement à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin. Ilia Delio a écrit de nombreux livres et elle dirige le ‘Center for Christogenesis’, le Center for Christogenesis est un centre de recherche et de formation orienté vers le futur. Nous cherchons à intégrer la religion, la science et la technologie en vue d’orienter l’évolution humaine vers une plus grande unité à travers renouveau et convergence au plan religieux. Ensemble, nous pouvons éveiller un esprit de la terre, nouveau et responsable ». Sur le site correspondant ‘Christogenesis’, Ilia Delio publie régulièrement des essais.
À plusieurs reprises, nous avons présenté des textes d’Ilia Delio sur ‘Vivre et espérer’ (1). Aujourd’hui, nous rapporterons un essai récent (19 février 2026), ‘The Unraveling. How monotheism severe humanity from its cosmic roots’ (2). Comme ce texte aborde une histoire complexe, ce titre a besoin d’être explicité. Quel est le mouvement de ce texte ? Au départ, Ilia Delio s’étonne du contraste entre la compréhension nouvelle de l’univers, en y montrant toutes les interrelations et, en regard, les conflits violents et ravageurs de notre époque. C’est alors qu’elle s’interroge sur les conséquences d’un modèle de séparation induit par un monothéisme étroit et ayant débouché, au cours des derniers siècles sur une idéologie mécaniste à laquelle elle impute de grandes catastrophes humaines. « Nous sommes appelé à choisir entre persister dans une théologie de la séparation – que ce soit dans sa forme religieuse ou technologique – ou embrasser nos racines cosmiques et construire notre civilisation en conséquence. Aujourd’hui, la science nous apporte de nouvelles connaissances et de nouvelles perspectives. Que nous puissions avoir la sagesse et le courage de nous en inspirer est une question déterminante pour notre temps ».
Comment pouvons-nous éprouver une telle crise alors que certaines conditions sont pourtant favorables ?
Ilia Delio se demande pourquoi nous éprouvons une telle crise ? « Comment est ce que nous – une société avec un accès sans précédent à l’éducation, à l’information et à la connaissance scientifique – nous nous trouvons entrainés à vivre dans les conditions d’une barbarie croissante ? Nous pouvons séquencer les génomes, fragmenter les atomes et photographier des galaxies lointaines et cependant nous ne pouvons pas empêcher la montée des démagogues, la propagation de mensonges honteux, et la descente dans un tribalisme politique qui traite ses opposants en ennemis à détruire plutôt qu’en citoyens à persuader ». Il y a un écart terrible entre le potentiel ouvert par nos connaissances et des réalités désastreuses.
Que s’est-il passé ? A quoi cela tient-il ? « Où avons-nous manqué le coche ? Ce n’est pas simplement une question d’échec de politiques ou d’une éducation inadéquate, ou de l’influence corruptrice de l’argent en politique, bien que tout cela compte. J’avance que notre crise est bien plus profonde, aux fondements mêmes de comment notre civilisation occidentale a compris la relation entre les humains, le cosmos et le sacré. Nous récoltons les conséquences des semences conceptuelles plantées il y a des siècles, des assomptions philosophiques et théologiques si profondément intériorisées que nous ne les percevons plus comme des choix mais comme des fatalités ».
Cependant Ilia Delio s’appuie sur la nouvelle vision issue de l’actuelle révolution scientifique pour rejeter la déconnection actuelle. « Le chaos de notre âge – le dysfonctionnement politique, l’épidémie de mensonge et de tromperie, la violence, la réduction des humains à de simples données jetables au service des systèmes – reflète une déconnection fondamentale malgré tout ce que la science nous apprend. En dépit de tout ce que la science nous dit au sujet et notre profonde interconnexion entre les uns et les autres et avec le cosmos, nous agissons comme si nous étions isolés, coupés de nos racines dans l’histoire évolutive et cosmique. Nous savons que nous sommes des poussières d’étoile et nous nous traitons les uns les autres comme de la boue. Nous comprenons l’intrication quantique et nous vivons cependant comme si la séparation était la vérité la plus profonde. Nous retraçons notre lignée jusqu’à 14 milliards d’années et cependant, nous ne pouvons pas nous faire confiance les uns aux autres, ni à la terre qui nous a vus naitre ».
Ilia Delio met l’accent sur la manière dont les sciences parlent à l’unisson de la nature fondamentale de l’existence : l’interconnexion des particules dan l’intrication quantique, l’interpénétration entre l’esprit et la matière, la vie comme un processus en émergence… Comme Teilhard de Chardin l’a observé, alors même que l’entropie augmente conformément à la loi thermodynamique, la complexité augmente – et avec elle, la conscience. Quelque chose au sein de la réalité échappe à l’entropie. Il propose une énergie du cœur qu’il identifie à l’amour, qui résiste à la désintégration et pousse l’émergence de formes toujours plus intriquées de conscience et de connexion ».
Alors Ilia Delio peut s’interroger. Si tel est le sens de la réalité, pourquoi tant de violence et de malheur ? « Si c’est cela le caractère fondamental de la réalité – relationnel, dynamique, interconnectée – pourquoi la civilisation humaine se défait ? Pourquoi nos systèmes sociaux et politiques paraissent opérer en contradiction directe avec ce que nous savons de la nature de l’existence ? ».
La révolution monothéiste et la puissance de la séparation
Ilia Delio impute la crise actuelle aux effets induits par le monothéisme : « La réponse selon moi, réside substantiellement dans l’architecture conceptuelle instaurée par le monothéisme, et particulièrement dans la forme spécifique que le christianisme a revêtu dans la civilisation occidentale ». L’auteure poursuit dans une approche radicale à propos de laquelle nous reviendons. « La révolution monothéiste a représenté un changement profond dans la conscience humaine – le passage des cosmologies polythéistes dans lesquelles le divin imprégnait la nature à un paradigme dans lequel un Dieu se tenait à part de la création. Ce n’était pas simplement une réduction du nombre de Dieux, ce fut une restructuration fondamentale de la relation entre le sacré et le monde ».
Ilia Delio en vient ensuite à examiner la responsabilité du christianisme dans ce mouvement de séparation où une certaine théologie a joué un rôle important. « Le christianisme a intensifié cette séparation à travers plusieurs développements théologiques. L’émergence de Jésus en sauveur personnel a établi un nouveau paradigme : un Dieu, un médiateur, un chemin pour le salut. Dieu se définit de plus en plus comme un pouvoir transcendant – éternel, immuable, existant en dehors de l’espace et du temps. Bien que présenté comme agissant dans l’histoire, ce Dieu restait profondément non affecté par les évènements terrestres, en perfection statique observant et jugeant une création déchue depuis l’au-delà de ses limites ».
L’auteure met en évidence les effets de cette théologie : « Cette architecture théologique a eu de profondes implications. Si Dieu existe en dehors du Cosmos, alors le cosmos lui-même est privé de son imminente dignité. La nature devient simple création, non créatrice, matière, passive. Une hiérarchie se cristallise : l’esprit sur la matière, l’éternel sur le temporel, le transcendant sur l’immanent, le surnaturel sur le naturel. L’humanisation est positionnée entre ces deux royaumes – ni pleinement divine, ni simplement matérielle, mais déchue, corrompue, en besoin d’aide de l’extérieur ».
Quelle conception de Dieu ?
En 1967, l’historien Lynn White écrit dans la revue ‘Science’, un article devenu célèbre dans lequel il interpelle la tradition des églises chrétiennes en matière d’écologie. Si Ilia Delio s’interroge sur les incidences du monothéisme, en fait, c’est la représentation de Dieu qui est en question.
Un philosophe et penseur politique grec, Christos Yannaras, s’est posé la même question qu’Ilia Delio : pourquoi, la modernité occidentale a-t-elle débouché sur une crise grave ? Et il répond à cette question en historien et en théologien orthodoxe dans un livre : « Orthodoxy and the West » (3). Comme Ilia Delio, il impute la crise actuelle à une dérive théologique qui a débouché sur une philosophie mécaniste. Le christianisme latin s’étant séparé du christianisme grec, la théologie occidentale s’est éloignée des Pères de l’Église des premiers siècles, et s’est ainsi écartée d’une approche expérientielle et participative, cette déviance se manifestant au départ dans la théologie d’Augustin d’Hippone, puis de Thomas d’Aquin. Christos Yannaras estime que cette déviance théologique a eu des conséquences plus générales en induisant un déséquilibre dans la civilisation occidentale. Dans son mouvement de séparation avec l’Église orthodoxe et le monde grec dans la seconde moitié du premier millénaire, l’Église occidentale adoptant la théologie d’Augustin d’Hippone s’est éloignée de sa veine évangélique. Le diagnostic rejoint les reproches d’Ilia Delio. « L’Ouest a rejeté (ou manqué de comprendre la priorité de la personnalité en retournant à la conception abstraite de Dieu comme suprême essence. Cette conception abstraite de Dieu entraine une approche purement individualiste qui, comme dans toutes les religions, est jugée selon les normes d’un assentiment à des formules dogmatiques et à des impératifs moraux concomitants. L’Église devient une médiatrice pour contrôler la soumission aux dogmes et à la morale, une médiatrice entre l’individu et une divine essence inaccessible par l’expérience ». Christos Yannaras met en évidence les conséquences sur l’évolution de la culture occidentale : « La priorité de l’essence entraina la primauté de la pensée conceptuelle et en conséquence la priorité de l’intellect individuel sur l’expérience… Dieu devint l’objet d’une compréhension intellectuelle comme être suprême abstrait et impersonnel sans rapport avec l’expérience et avec l’histoire ». Par ailleurs, chez Augustin, la conception de l’essence s’accompagne d’une non-reconnaissance de la matière comme existante. « Si la matière n’existe pas, elle est inévitablement dévaluée ; le matériel, corps et sens, est considérée avec mépris en vue du bien du spirituel et de l’immatériel ». « L’individualisme et l’intellectualisme qui sont les pivots de la culture européenne occidentale sont les produits d’une théologie qui refuse la priorité de la personne, de la participation dans les relations et de la connaissance expérientielle ». « Les vingt-cinq premiers chapitres de la ‘Somme théologique’ de Thomas d’Aquin décrivent un être intellectuel, sujet à la logique humaine, à la place du Dieu vivant. Ce qui manque, c’est le fondement expérientiel de l’Évangile chrétien, l’approche de vérité du Dieu personnel trinitaire, à travers la participation ecclésiale des personnes ».
Cette conception d’un Dieu dominant d’en haut a longtemps perduré puisqu’elle a encore été énoncée récemment par une historienne américaine, Diana Butler Bass, dans son livre : « Grounded. Findind God in the world. A spiritual révolution » (4). « Il n’y a pas longtemps, les croyants affirmaient que Dieu résidait au Ciel, un endroit lointain où les fidèles trouveraient une récompense éternelle ». Mais, on constate aujourd’hui « une transformation majeure dans la manière où les gens se représentent Dieu et en font l’expérience. Du Dieu distant de la religion conventionnelle, on passe à un sens plus intime du sacré qui remplit le monde. Ce mouvement, d’un Dieu vertical à un Dieu qui s’inscrit dans la nature et dans la communauté humaine est au cœur de la révolution spirituelle qui nous environne… ».
En réponse à la théologie qui inspire la conception du Dieu monothéiste telle que nous la présente Ilia Delio, les théologiens qui nous inspirent sur ce site présentent une toute autre conception de Dieu, un Dieu relationnel, un Dieu communion dans sa nature trinitaire, un Dieu, à travers l’Esprit, au cœur d’une création en mouvement.
Ainsi, dans son livre : La danse Divine » (5), Richard Rohr, initiateur du Centre pour l’action et la méditation, écrit : « De fait, la révélation chrétienne ne s’est traduite que très lentement dans les mentalités. Mais aujourd’hui, le contexte est plus favorable. La révolution trinitaire en cours, révèle Dieu comme toujours avec nous, dan toute notre vie et comme toujours impliqué… Aujourd’hui, on comprend mieux la théologie de Paul et celle des Pères orientaux à l’encontre des images punitives plus tardives de Dieu qui ont dominé l’Église occidentale… « Dieu est celui que nous avons nommé Trinité, le flux (flow) qui passe à travers toute chose sans exception et qui fait cela depuis le début. Ainsi toute chose est saine pour ceux qui ont appris à le voir ainsi… ».
Très tôt, (dès 1988 dans la traduction française), le grand théologien Jürgen Moltmann publie un livre pionnier : « Dieu dans la création » (6). Moltmann propose une vision du processus de la création en phase avec une approche holistique. « Dans mon titre : Dieu dans la création, j’ai en vue Dieu, l’Esprit Saint. Dieu est ‘celui qui aime la vie’ et son Esprit est dans toutes les créatures. Cette doctrine de la création qui part de l’Esprit, créateur divin, inhabitant, est aussi en mesure de fournir des points de départ pour un dialogue avec les philosophies anciennes et nouvelles, non mécanistes, mais intégrales ». Jürgen Moltmann met en évidence l’impasse où nous a entrainé le monothéisme lorsqu’il se fonde sur une vision du monde comme ouvrage et comme machine (7). « Au terme d‘une longue histoire de la culture et de l’esprit, la vision du monde comme ‘entente secrète’, la métaphysique des puissances vitales, de leurs accords et de leurs désaccords a été détruite et cela, d‘une part par le monothéisme, et, d’autre part par le mécanisme scientifico-technique ». « Le monothéisme du Dieu transcendant et la mécanisation du monde suppriment toutes les représentations d’une immanence divine. Avec ce développement a commencé le démembrement du divin du monde de l’homme ». Parallèlement, on a assisté à une montée de la domination patriarcale à laquelle Moltmann oppose une vision messianique.
De la théologie à la cosmologie : l’univers mécaniste
Ilia Delio poursuit son analyse historique : « La complète conséquence de la séparation devint apparente avec la montée de la modernité. Paradoxalement émergente de la matrice culturelle chrétienne, la révolution scientifique s’est développée à partir de la fondation théologique de la transcendance divine. Si Dieu est l’architecte et le législateur extérieur, alors la nature opère selon des lois imposées, des principes mécaniques établis du dehors. Descartes a formalisé le dualisme : l’esprit distinct de la matière, la conscience séparée de l’étendue physique. L’univers mécanique de Newton nécessitait un horloger, mais une fois remonté, le mécanisme pouvait marcher sans intervention divine.
Le paradigme mécaniste se révéla extrêmement puissant pour manipuler et prédire des phénomènes naturels. Mais il y avait un prix. L’univers devint de la matière morte en mouvement. Les êtres vivants devinrent des machines complexes. Finalement, le Dieu transcendant qui avait autorisé cette vision ne parut plus nécessaire à cette vision. Le démon Laplacien qui connaissait toutes les positions et toutes les vitesses n’avait plus besoin de ‘cette hypothèse’. Dieu été progressivement évincé du monde qu’il était censé avoir créé laissant derrière lui un univers purement matériel gouverné par des lois aveugles ».
Ilia Delio met ensuite en évidence les conséquences tragiques de la vision mécaniste du monde dans les guerres et les actions destructrices au XXe siècle. « La violence du XXe siècle a été l’expression la plus complète du paradigme mécaniste Lorsque la relation est rompue – quand les humains sont déconnectés du cosmos, de l’immanence divine, des uns avec les autres – ce qui reste est seulement de l’instrumentalisation. Les gens deviennent des moyens plus que des fins, des ressources plus que des relations, des problèmes à résoudre plutôt que des mystères sacrés à honorer. Auschwitz et Hiroshima n’ont pas été une contradiction de la modernité mécaniste. Ils en ont été le terrible accomplissement, la révélation de ce qui devient possible lorsque la séparation devient absolue et lorsque le pouvoir devient asymétrique au-delà de toute responsabilité. Le XXe siècle a révélé qu’une civilisation fondée sur la théologie de la séparation était à même de séparer toute chose – incluant séparer les humains de leur propre humanité ».
Le sauveur technologique
Ilia Delio débouche sur la conception du salut. Elle se demande si les hommes ne vont pas rechercher leur salut dans la technologie.
« Des cendres de cette violente technologie s’élève un nouveau candidat pour le salut : la machine. La question d’Alain Turing – est-ce qu’une machine peut penser ? – signifie davantage qu’une enquête technique. Elle porte un espoir profond : que la rationalité, le calcul et le traitement de l’information pourrait nous sauver de l’irrationalité, de l’émotion et de la culpabilité humaine. Si le Dieu traditionnel a échoué à empêcher la catastrophe, peut-être une nouvelle déité pourrai être construite – une déité faite de silicium plutôt que d’esprit – mais également transcendante par rapport à la faiblesse humaine.
L’intelligence artificielle a émergé comme l’accomplissement technologique de cette vision. L’ordinateur, né des nécessités cryptographiques du temps de guerre, devint le symbole d’un salut postmoderne. Là était la pure raison, non corrompue par la chair, un calcul non compromis par le désir, une prise de décision libérée des biais et des limitations. La technologie résoudrait le problème que la nature humaine – cette nature déchue, tachée par le péché originel – avait créé ». Ilia Delio estime que cette évolution s’appuie sur des structures mentales issues de la théologie classique. « Cependant, cela ne représentait pas une rupture avec la théologie chrétienne, mais sa continuation sécularisée. La structure restait identique : les humains sont défectueux et ont besoin d’un force salvatrice extérieure. Seulement, la source de salut s’était déplacée d’un Dieu transcendant à une technologie transcendante. L’aspiration à un sauvetage du dehors, la méfiance envers l’action humaine incarnée, un rêve de perfection au-delà du matériel – tout cela persistait, maintenant habillé dans le langage des algorithmes et l’intelligence artificielle générative ».
La persistance des pouvoirs asymétriques
Aux yeux d’Ilia Delio, il y a une continuité dans la manière dont le pouvoir est exercé. Comme le pouvoir religieux descend d’en haut, ainsi l’autorité sociale s’exerce de haut en bas. « Les anciens Dieux ont la vie dure. En dépit de la sécularisation apparente de la culture occidentale, les modèles structuraux mis en place par le christianisme monothéiste continuent à donner forme aux institutions et à la conscience ». Dans les religions monothéistes, l’auteure perçoit les caractéristiques suivantes : « Dieu reste envisagé comme une autorité extérieure, un pouvoir distinct de la création, une bienveillance masculine exigeant la soumission humaine ».
Ce modèle théologique s’est transmis directement dans les structures sociales et politiques. « Ce schéma d’agencement asymétrique – où le pouvoir est concentré entre les mains d’une autorité transcendante à laquelle les autorités doivent se soumettre – se reproduit à travers toute la civilisation. Il apparait dans la liturgie et dans la hiérarchie de l’Église… où les fidèles reçoivent la vérité d’en haut plutôt que de la découvrir par eux-mêmes. Il structure les systèmes politiques comme des relations entre les pouvoirs gouvernants et les populations gouvernées, entre élus détenteurs de l’autorité et les citoyens… Il organise l’éducation comme la transmission de professeurs ayant autorité à des étudiants passifs… »
Ilia Delio assure que ce schéma est maintenant en complet décalage avec la nouvelle vision scientifique. « Cette asymétrie du pouvoir se révèle fondamentalement incompatible avec ce que la science révèle de la réalité. Si la conscience émerge de la matière, si l’esprit et le monde ne sont pas des catégories séparées, mais des aspects d’un processus unifié, si, à travers l’univers, les particules restent intriquées en relation, alors l’autorité ne peut pas légitimement résider en dehors du tissu des connections… La concentration du pouvoir dans des centres transcendants… va à l’encontre du caractère relationnel de l’existence elle-même.
La doctrine du péché originel en christianisme aggrave ce problème structurel. Si les humains sont essentiellement corrompus, déchus, incapables de bonté sans grâce extérieure, alors l’agencement humain devient lui-même suspect. On ne peut se fier à la pensée. Les désirs sont dangereux. Le corps est source de tentation et de péché. Le salut doit venir de l’extérieur… Cette anthropologie crée une population conditionnée à la dépendance, la méfiance envers ses propres capacités, à la recherche de légitimité et de vérité en dehors d’elle-même… ».
IIia Delio met en évidence les effets néfastes de cette mentalité. « Les communautés se fracturent parce que les gens n’ont pas appris à faire confiance à la sagesse émergente d’un dialogue authentique et d’un discernement collectif. Le chaos de notre époque – le mensonge, la violence, la réduction de personnes à des données – devient possible précisément parce qu’on a enseigné aux gens de ne pas faire confience à leur propre agentivité – la capacité d’un être à agir sur soi et sur le monde – et à celle des autres.
L’alternative : retourner aux racines cosmiques
Quelle alternative ? les sciences elles-mêmes montrent une direction.
« La physique quantique révèle un univers non pas d’objets isolés, mais de relations et de processus. La biologie évolutive montre que la vie est une créativité continue, chaque organisme étant l’expression unique de milliards d’années d’émergence. La cosmologie retrace notre héritage atomique jusqu’à la mort des étoiles faisant de nous littéralement des enfants du cosmos. Les neurosciences démontrent que la conscience émerge de l’interaction incarnée avec l’environnement et non d’une entité immatérielle au sein de la machine ».
Ilia Delio se réfère constamment à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin. « L’intuition de Teilhard de Chardin demeure essentielle. L’entropie augmente, mais la complexité et la conscience aussi. Quelque chose à l’intérieur de l’univers résiste à l’effondrement et pousse vers une plus grande intrication et une plus grande conscience. Il appelle cette énergie l’amour – non pas une émotion sentimentale, mais la force fondamentale de l’attraction, de la relation et de l’union créatrice qui transforme les atomes en molécules, les molécules en cellules, les cellules en organismes, les organismes en communautés, les communautés en civilisations conscientes capables de penser à leurs origines cosmiques ».
Ilia Delio rappelle ensuite ses orientations théologiques. « Si nous voulons remédier aux défaillances systémiques de notre époque, nous devons abandonner la théologie de la séparation qui les a engendrées. Cela ne demande pas d’abandonner toute sensibilité religieuse, mais cela demande de la transformer. Au lieu d’une déité transcendante, nous devons reconnaitre la créativité divine au cœur du principe évolutif. Au lieu de considérer les humains comme des individus déchus ayant besoin d’un salut extérieur, nous pouvons nous comprendre nous-mêmes comme des expressions émergentes de la créativité cosmique intrinsèquement liée à toute existence. Au lieu de pouvoirs asymétriques, nous pouvons bâtir des institutions qui honorent l’agentivité qui se manifestent chez tous les êtres humains ». Ila Delio énumère quelques conséquences de ses orientations. « Cela signifie faire confiance aux communautés humaines pour découvrir la sagesse à travers un dialogue authentique plutôt que de la recevoir des autorités. Cela signifie reconnaitre que le pouvoir politique appartient légitimement à un tissu de relations et non à des centres transcendants. Cela signifie comprendre la technologie comme un outil pour renforcer le lien humain plutôt que pour se substituer aux insuffisances humaines. Cela signifie traiter chaque personne comme un maillon essentiel du réseau de l’existence et non comme une donnée jetable ».
Et c’est ainsi qu’elle analyse la situation actuelle : « Le chaos de notre âge provient de ce que nous vivons selon une cosmologie à laquelle nous ne croyons plus et à une théologie qui contredit la compréhension scientifique de la réalité. Nous sommes intimement liés à toute existence et cependant nous agissons comme des individus isolés. Nous émergeons de la créativité évolutive et cependant nous nous considérons nous-même comme déchus et corrompus. Nous participons au devenir cosmique et cependant nous cherchons un salut à l’extérieur ».
Selon sa vision nouvelle de la réalité, Ilia Delio propose un changement d’orientation : Jusqu’à ce que nous alignions nos institutions, notre éthique et notre compréhension de nous-même avec le caractère relationnel, dynamique, interconnectée de la réalité, la dégradation continuera. Nous sommes en face d’un choix : soit persister dans la théologie de la séparation – que ce soit dans une forme religieuse ou technologique – soit embrasser nos racines cosmiques et développer notre civilisation en conséquence. Les sciences nous ont donné de nouvelles connaissances et de nouvelles perspectives. Savoir si nous aurons la sagesse et le courage d’agir en conséquence est une question majeure de notre temps ».
Dans son récent livre, « te changer toi, peut tout changer » (8), Thomas d’Ansembourg identifie plusieurs mécanismes autobloquants parmi lesquels une ‘culture de séparation-division’. En imputant le malaise contemporain à une culture de séparation, Ilia Delio fait un bon diagnostic. Elle y voit à l’origine une théologie de la séparation, influente directement ou indirectement dans le champ chrétien. Cette pensée théologique lui parait en porte-à-faux avec une nouvelle vision scientifique mettant en évidence une interconnexion généralisée. Elle poursuit une réflexion conjuguant théologie et compétence scientifique et s’inspirant de Pierre Teilhard De Chardin. On peut admettre que cette théologie de la séparation s’est installée dans le christianisme lorsque le monde patriarcal et le pouvoir impérial ont repris le dessus sur l’enseignement de Jésus. On peut également considérer l’influence néfaste exercée par cette théologie jusque dans sa forme sécularisée. Néanmoins si le mal contemporain est immense et s’il apparait dévastateur dans la civilisation occidentale, le phénomène de la domination meurtrière remonte beaucoup plus loin dans le temps et s’étend à l’ensemble des civilisations. L’empire romain lui-même était extrêmement brutal et, à cet égard, l’Évangile a introduit une influence civilisatrice à long terme (9). L’approche d’Ilia Delio a le mérite d’entrainer une prise de conscience, mais elle nous parait un peu réductrice. La nouvelle vision scientifique, pour éclairante qu’elle soit, ne nous parait pas suffisante pour fonder une nouvelle théologie. Cependant, la pensée théologique d’Ilia Delio ne se résume pas aux bribes évoquées dans cet article (10). Dans un autre article (11), Ilia Delio met en évidence le caractère irremplaçablement original de la sève chrétienne : « La mutation chrétienne a été une révolution théologique et une évolution de la personne humaine. La présence du Dieu monothéiste a été éveillée dans la personne humaine comme la puissance d’une vie nouvelle révélée en Jésus et énergétisée par l’Esprit. Le langage de la Trinité a été une sténographie de la puissance partagée de l’amour, étendue dans la création par la divinité. La transition du monothéisme au théisme binitarien, puis au théisme trinitarien est une évolution de la conscience religieuse qui a des implications radicales pour une présence nouvelle de Dieu dans le monde et d’un nouveau genre de personne dans la montée d’un nouvel ordre mondial ». Cette affirmation peut s’inscrire aujourd’hui dans la vision relationnelle de la nouvelle perspective scientifique.
J H
- Une spiritualité en devenir : https://vivreetesperer.com/une-spiritualite-de-lhumanite-en-devenir/ Comment la conscience de la divinité de Jésus est apparue : https://vivreetesperer.com/comment-la-conscience-de-la-divinite-de-jesus-est-apparue/ L’angoisse de la mort, la croix et la victoire de la vie : https://vivreetesperer.com/langoisse-de-la-mort-la-croix-et-la-victoire-de-la-vie/
- How monotheism severe humanity from its cosmic roots. essai (29 février 2026) sur le site d’Ilia Delio : Center for Christogenesis. Traduction non professionnelle : https://christogenesis.org/the-unraveling-how-monotheism-severed-humanity-from-its-cosmic-roots/
- Un regard neuf sur une dérive théologique aux lourdes conséquences : https://www.temoins.com/un-regard-neuf-sur-une-derive-theologique-aux-lourdes-consequences/
- Une nouvelle manière de croire : https://vivreetesperer.com/une-nouvelle-maniere-de-croire/
- La danse divine : https://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/
- Convergences écologiques : https://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/
- Comment dimension écologique et égalité hommes et femmes vont de pair et appellent une nouvelle vision écologique : https://vivreetesperer.com/comment-dimension-ecologique-et-egalite-hommes-femmes-vont-de-pair-et-appellent-une-nouvelle-vision-theologique/
- Thomas d’Ansembourg. Te changer toi peut tout changer. Harper Collins, 2026
- Comment l’esprit de l’Évangile a imprégné les mentalités occidentales, et quoiqu’on en dise, reste actif aujourd’hui : https://vivreetesperer.com/comment-lesprit-de-levangile-a-impregne-les-mentalites-occidentales-et-quoiquon-dise-reste-actif-aujourdhui/
- Une spiritualité en devenir : https://vivreetesperer.com/une-spiritualite-de-lhumanite-en-devenir/
- Comment la conscience de la divinité de Jésus est apparue : https://vivreetesperer.com/comment-la-conscience-de-la-divinite-de-jesus-est-apparue/
par jean | Août 19, 2025 | ARTICLES, Hstoires et projets de vie |
Une éducation au Cameroun
Je suis née à Yaoundé, au Cameroun, où j’ai grandi au sein d’une famille polygamique. Mon père avait trois épouses et je suis la benjamine d’une fratrie nombreuse. J’ai grandi dans un foyer où régnaient le respect, le partage et le pardon. Ces valeurs étaient profondément ancrées dans la foi chrétienne de mon père, qui a fréquenté différentes églises.
Très jeune, mes parents m’ont transmis le sens du devoir et des responsabilités. Chaque grande vacance, je retournais dans mon village où je cultivais une parcelle de terre que mes parents m’avaient confiée. En récompense de mon travail, mon père m’offrait les frais de scolarité. Cette expérience m’a appris que rien n’est acquis sans effort, et que la réussite est toujours une question de mérite.
Étant la plus jeune, on me sollicitait souvent pour rendre service. J’y prenais plaisir, et c’est ainsi que, dès l’enfance, j’ai ressenti le désir d’aider les autres.
Le début de ma vie adulte
Après avoir obtenu un baccalauréat littéraire, j’ai travaillé comme secrétaire dans plusieurs services à Yaoundé. Plus tard, je suis venue en France pour rendre visite à ma sœur, aide-soignante elle-même. Ses conseils, nourris par son expérience, m’ont poussée à rester en France et à envisager une reconversion professionnelle.
Mon intégration n’a pas été immédiate, mais au fil du temps, j’ai suivi diverses formations, dont celle d’aide-soignante, qui m’a permis de me reconnecter à mes valeurs fondamentales.
Devenir aide-soignante
J’ai choisi le métier d’aide-soignante car il incarne les principes qui me tiennent à cœur : l’empathie, le partage et l’entraide. Les valeurs professionnelles associées à ce métier – le respect, la responsabilité, la bienveillance – ont renforcé ma motivation.
Lors de ma formation, les périodes de stage ont été décisives. J’y ai découvert les réalités du terrain : la dépendance, le handicap, la fin de vie. Ces expériences m’ont permis de comprendre la profondeur et la complexité de ce métier.
Mon parcours professionnel
Depuis l’obtention de mon diplôme, je travaille dans un EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), où je suis en poste depuis plusieurs années.
Ce parcours m’a permis de développer un grand nombre de compétences :
- La bientraitance
- La méthode Humanitude
- Les règles d’hygiène et de sécurité
- L’ergonomie
- Le respect de l’autonomie, de la dignité, des croyances et des valeurs
- L’accompagnement dans les gestes de la vie quotidienne
Chaque résident est unique. Je m’adapte à chacun, car le soin doit être personnalisé.
Bien sûr, des difficultés existent : les urgences vitales, le manque d’effectif parfois, le stress… Mais grâce au soutien de ma hiérarchie et à l’esprit d’équipe de mes collègues, ces obstacles sont surmontables.
L’un des aspects les plus délicats reste le décès des résidents. Malgré la distance professionnelle, nous nous attachons aux personnes que nous accompagnons. Dans ces moments, le soutien d’une psychologue nous est proposé
Mais ce métier m’apporte aussi de nombreuses joies. Voir un sourire après un soin, entendre un remerciement sincère, ou simplement sentir qu’on a pu soulager quelqu’un, me procure une immense satisfaction. Il m’arrive même de chanter spontanément pendant les soins, tant je ressens parfois une joie profonde dans l’acte de soigner.
Vers la profession d’infirmière
Aujourd’hui, je poursuis mon évolution professionnelle en entamant des études d’infirmière, avec le soutien de mon établissement. Forte de mon expérience concrète auprès des patients, je souhaite élargir mes compétences, tant sur le plan relationnel que paramédical.
Je suis convaincue que la qualité de la relation entre soignant et soigné a un impact direct sur le moral, et donc sur la santé.
Un fil conducteur
En regardant mon parcours, je réalise combien mon éducation a façonné ma vocation. En tant que benjamine, j’ai appris à écouter, à observer, à suivre les conseils de mes aînés. J’ai grandi dans le respect des autres, le sens du partage, l’amour du prochain et l’entraide.
Toutes ces valeurs ont facilité mon intégration dans le métier d’aide-soignante.
Aujourd’hui encore, l’amour des autres reste ma plus grande motivation.
Lucie
par jean | Août 19, 2025 | ARTICLES, Société et culture en mouvement |
En ces temps troublés où apparaissent des menaces imprévues, gardant le souvenir d’époques plus calmes, ces bouleversements nous inquiètent. Nous sommes d’autant plus amenés à poser un regard sur le passé, un regard sur l’histoire. Or un livre vient de paraitre : « Y a-y-il des leçons de l’histoire ? (1) En seize leçons et une centaine de pages, il propose les réflexions d’une grande personnalité de la recherche en sciences sociales : Edgar Morin, sociologue et philosophe. Théoricien de la pensée complexe, Edgar Morin est notamment l’auteur de ‘la Méthode’, une « somme en six volumes qui se veut une méthodologie de la transdisciplinarité » (wikipedia). Cependant, à l’âge de cent-quatre ans, l’auteur n’a pas seulement un savoir universitaire sur l’histoire, il en a une expérience personnelle, celle d’un siècle.
Si l’auteur a particulièrement étudié la complexité, on retrouve au premier chef cette réalité en histoire. « Les causes des évènements historiques sont toujours multiples et enchevêtrées » (p 19). Il cite l’exemple de la décadence de l’empire romain.
L’histoire peut être étudiée selon des approches différentes. Ainsi l’auteur met l’accent sur « la grande influence des mythes de l’histoire » (p 23) A cet égard, il mentionne l’expansion des religions monothéistes. Il met l’accent sur « la réalité historique de l’imaginaire » (p 69).
Edgar Morin attire l’attention sur les limites d’une approche rationnelle de l’histoire. « La rationalité de l’histoire n’est souvent qu’une post-rationalisation » (p 45). « Le regard sur l’histoire est tiraillé entre deux réalités contradictoires, que peu d’historiens se risquent à assumer ensemble : celle du caractère rationnel des processus historiques et celle de l’irrationalité – sound and fury – et du rôle majeur des ‘grands hommes’ qui impriment leurs marques sur leur temps, mais aussi sur une longue durée. Ainsi, Alexandre le Grand anéantit-il l’empire perse, conquit-il l’Egypte et une partie de l’Asie, changea-t-il le monde antique en y introduisant la civilisation hellénistique ». « La tendance rationnalisatrice est particulièrement affirmée en France avec l’Ecole des Annales animée par Lucien Fèbvre, Marc Bloch, puis Fernand Braudel. Les mérites de cette école furent de mettre en relief les déterminants économiques, sociaux, voire idéologiques… Le défaut des Annales fut de négliger le rôle des évènements et des fortes personnalités. Je fus un protagoniste du retour de l’évènement dans l’histoire en organisant un numéro de ma revue ‘Communications’ sous ce titre… J’y rappelais que le monde physique est soumis à d’innombrables évènements… que l’histoire de la vie comporte des évènements eux-mêmes innombrables… et qu’il était donc absurde de ne pas prendre en compte les évènements de l’histoire humaine non moins innombrables que dans le monde physique et le monde vivant » (p 46-47). L’auteur souligne également le rôle et l’influence des guerres.
Edgar Morin conteste également une idée absolue du progrès. « L’idée que le progrès est la loi absolue de l’histoire s’est imposée au cours du XIXe siècle. Elle a été clairement formulée par Condorcet, adoptée par l’Occident comme vérité de l’histoire, puis répandue dans le monde. L’auteur reconnait les grands progrès techniques accomplies depuis le début de l’histoire de l’humanité. « Au cours des siècles, les puissances scientifiques, techniques, économiques ont suscité de plus en plus de bien-être et de bien-vivre pour la partie la plus privilégiée de la population. Mais, fait extraordinaire, deux guerres mondiales, des massacres de masse, Hiroshima, ou des fanatismes délirants n’ont ébranlé que provisoirement cette croyance en le progrès qui s’est imposée à nouveau lors des Trente glorieuses. Cette nouvelle ère de développement de la société de consommation et de bien-être réservée à une part croissante, mais partielle de la population, a créé une amélioration fragile. Une forme d’industrialisation de la vie s’est opérée dans les programmes, la chronométrisation, la réduction à l’économie de tout ce qui est humain, et, on l’a oublié, l’affectivité, le bonheur, le malheur, la joie, la tristesse, c’est-à-dire les réalités humaines essentielles » (p 77). « La croyance dans le progrès s’est atténuée lorsque est apparue la conscience que le progrès scientifico-technico-économique tendait vers la dégradation écologique de la planère, mais aussi la dégradation de sociétés et de civilisations humaines » (p 78).
Il y a de puissantes tendances dans l’histoire, si puissantes parfois qu’il semble difficile à l’initiative humaine d’en infléchir le cours. Bienvenu est le propos d’Edgar Morin lorsqu’il intitule une de ses leçons : « Un seul individu peut changer le cours de l’histoire mondiale » (p 55). « L’histoire est une combinaison de forces anonymes, d’évènements décisifs et d’interventions non moins déterminantes d’individus investis d’autorité : empereurs, chefs, rois, généraux, ministres, voire rebelles ou régicides. Le temps de crise et les guerres favorisent l’apparition de grands hommes, de grandes femmes ou du moins de personnalités dont les virtualité (qui sans cela seraient restées latentes), s’actualisent de façon exceptionnelle ». Ils modifient le cours de l’histoire ‘en stratèges le plus souvent militaires ou politiques’. Ainsi, « la personnalité de De Gaulle ne fut-elle pas décisive par trois fois dans l’histoire de France ? ». Le courage politique de Churchill a eu un rôle décisif dans le déroulement de la seconde guerre mondiale : « Si Churchill n’avait pas été élu Premier ministre en remplacement du frêle Chamberlain, à la suite de la défaite anglaise en Hollande et en Belgique, le Royaume-Uni aurait probablement accepté les propositions de paix d’Hitler, laissant ce dernier devenir maitre de l’Europe » (p 56). A côté de ces personnalités positives, il y malheureusement un grand nombre de criminels mégalomanes. « La mégalomanie peut être une maladie du pouvoir » (p 58). « Mussolini, Staline, Hitler, Mao ont organisé leur propre culte et ont été quasiment divinisés ».
‘L’improbable peut advenir’. Edgar Morin rapporte son expérience. « Ces cent dernières années, que d’épisodes inattendus, voire imprévisibles : le pacte germano-soviétique de 1939 entre deux ennemis apparemment irréductibles, la bataille de Stalingrad en 1942, le rapport Khrouchtchev, le putsch des généraux d’Alger en 1958, le retour de De Gaulle au pouvoir, le terrorisme islamique, etc. » (p 20). Il y a de nombreuses trajectoires imprévisibles dans l’histoire contemporaine. C’est le cas quand on considère l’histoire récente d’Israël. L’expansion illégitime de l’état israélien a débouché sur un désastre : les massacres de Gaza. Ainsi, par un renversement de l’histoire, « le peuple qui a le plus souffert de persécution est devenu une nation dominatrice, colonisatrice, persécutrice » (p 33). L’auteur nous propose un autre exemple d’une trajectoire inattendue : « le destin incroyable de la révolution russe » (p 37). « Mon dernier exemple du triomphe de l’inattendu et du rôle capital du mythe dans l’Histoire est celui de la révolution d’octobre en Russie ». « La révolution fut d’une haute improbabilité… ». Puis « l’échec humain du socialisme comme société égalitaire et fraternelle, patent dès les débuts de l’URSS, fut totalement masqué par l’idéologie… La dictature du prolétariat fut en fait une dictature tentaculaire du Parti ». « Deuxième triomphe de l’inattendu : en 1991, ce régime s’effondra de lui-même après soixante-dix ans de pouvoir… l’échec historique le plus total » (p 39).
Il arrive que le vent tourne juste au moment où le ciel s’obscurcit. Ce fut le cas à la fin de l’année 1941 au moment où l’Allemagne hitlérienne était en passe de dominer toute l’Europe. « En deux jours, le probable, la prise de Moscou et la victoire nazie, devint improbable, et l’improbable devint probable : l’URSS disposait désormais du soutien matériel et militaire des Etats-Unis entrés en guerre après Pearl Harbour » (p 87).
A une époque tourmentée où des périls ont surgi de part et d’autre, nous pouvons être surpris et désemparés. En sociologie et philosophe, mais aussi en homme d’expérience, dans ce livre, Edgar Morin vient nous rappeler la complexité de l’histoire. Ses points de vue ne sont pas nécessairement incontestables, mais il nous apprend à considérer les menaces et à les envisager dans la vigilance. Cependant, si nous voulons regarder le positif, il nous enseigne aussi que des hommes ont pu l’emporter sur des forces contraires et qu’on peut échapper à ce qui paraissait une impasse. C’est un livre qui accroit notre capacité de faire face.
J H
- Edgar Morin. Y a -t-il des leçons de l’histoire ? Denoël, 2025
Sur ce blog, voir aussi :
Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, pape François, Edgar Morin : https://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/
Pourquoi la fraternité, selon Edgar Morin. Pour des oasis de fraternité : https://vivreetesperer.com/pour-des-oasis-de-fraternite/
par jean | Juil 20, 2025 | ARTICLES, Société et culture en mouvement |
La prise de conscience écologique appelle aujourd’hui une nouvelle vision du monde. Sociologue et théologien, Michel Maxime Egger a écrit plusieurs livres sur les incidences spirituelles de l’écologie (1). Dans un nouvel ouvrage : « Gaïa et Dieu-e (2) , avec Charlotte Luycke, il aborde aujourd’hui l’approche écoféministe. Ce mouvement, pour une bonne part, est ouvert à la dimension spirituelle. Mais il se heurte à la culture dominatrice qui lui parait s’être imposée dans l’histoire du christianisme. Dans cet ouvrage, Charlotte Luycke et Michel Maxime Egger se pose donc la question : « Un écoféminisme chrétien est-il possible ? » et ils y répondent par l’affirmative. Il se trouve en effet que des théologiennes peu connues dans l’univers francophones, ont, très tôt, ouvert une voie en ce sens. Ainsi, les auteur(e)s « explorent la rencontre entre l’écoféminisme et le christianisme à travers les réflexions visionnaires de grandes théologiennes, d’horizons variés, comme Rosemary Redford Ruether, Sallie McFaguen et Ivone Gebara ». Leurs textes présentés « dans cette anthologie inédite ouvrent de nouvelles voies critiques et créatives pour penser le divin et la nature à partir de l’expérience des femmes. Une manière de nourrir des engagements pour la libération et la justice, étendues à l’ensemble du vivant. Ce livre se veut un ouvrage essentiel pour réinventer la tradition chrétienne à l’ère de l’urgence écologique et des combats féministes » (page de couverture).
Un mouvement écoféministe
Le mouvement écoféministe est apparu « au cours des années 1970-1980…. Né en Amérique du nord et en Europe, avant de se diffuser dans d’autres parties du monde, il est à la fois un champ de recherche théorique et un espace de militance qui se nourrissent mutuellement…. Après une période d‘expansion, l’écoféminisme a connu une phase de déclin à partir de 1995. Il vit une forme de résurgence depuis 2015. Jeanne Burgart Goural l’explique par plusieurs phénomènes : « Une repolitisation de l’arène publique » liée notamment au « renouveau du féminisme « avec le mouvement MeToo, « l’inquiétude massive autour de l’urgence climatique » particulièrement forte autour de la Cop 21, la poussée des dynamiques de transition, mais aussi « une expansion du développement personnel et de la spiritualité » avec la vogue des sorcières et du féminisme sacré » ( p 15-16).
Qu’est-ce qui génère l’écoféminisme ? « L’intuition fondatrice et fédératrice au sein de l’écoféminisme est qu’il existe des interrelations profondes — historiques et actuelles, discursives et pratiques, symboliques et structurelles, culturelles et socio-économiques – entre l’oppression de la nature et celle des femmes. Les deux se renforcent mutuellement et obéissent à un même système de domination. Comme l’écrit Mary Judith Tess : « L’oppression des femmes et la destruction de la planète ne sont pas deux phénomènes distincts, mais deux formes de la même violence, avec toutes les injustices qui en découlent » ( p 16). Ainsi les deux causes sont liées. « Dans la mesure où le sexisme et l’anthropocentrisme sont en partie indissociables, on ne pourra pas surmonter l’un sans dépasser l’autre ». Dans l’écoféminisme, deux courants s’allient pour ouvrir une perspective constructive. « L’enjeu de l’écoféminisme est « la construction d’un nouvel ordre social coopératif, au-delà des principes de hiérarchie, de pouvoir et de compétition. Sa visée et son sens sont de tracer des chemins d libération, de guérison, d’« empowerment », justice et de paix…. L’écoféminisme relie les dominations conjointes de la nature et des femmes à celles liées au genre, la classe sociale, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle, l’histoire coloniale…. » (p 16-17).
On en arrive à diagnostiquer une racine des maux auxquels nous sommes confrontés. C’est la culture patriarcale. « La culture patriarcale qui a instauré ka domination du sexe masculin sur le sexe féminin est la même que celle qui a favorisé les cadres de pensée favorisant la subordination de la nature. Elle est à la fois le fruit et le moteur d’un développement civilisationnel, qui a commencé au néolithique, s’est cristallisé avec la modernité occidentale à partir de la fin du XVè siècle. Pour Maria Miess, le patriarcat constitue le fondement de la technoscience et de l’économie capitaliste à partir du XVIIè et dy XVIIIè siècke. Il est en cela indissociable de la chasse aux sorcières, de la traite des esclaves, de la colonisation et du développement de la technoscience.
La société patriarcale a engendré un mode de pensée.
« Ce développement s’est produit à travers plusieurs processus qui – à partir notamment de la civilisation grecque et des monothéismes -ainsi qu’avec l’émergence des sciences modernes – ont masculinisé et extériorisé Dieu-e, domestiqué, féminisé et désenchanté la nature, naturalisé et féminisé les femmes. Il en est résulté une série de dualismes qui ont nourri ls logiques de domination : d’un côté, la transcendance de Dieu-e, la culture, l’esprit, l’âme, la raison et les hommes ; de l’autre, l’immanence divine, la nature, la matière, le corps, les émotions et les femmes. Ces différents pôles sont non seulement opposés, mais hiérarchisés…. ». En conséquence, on peut évoquer : « un cadre conceptuel oppressif » : « un ensemble de représentations, croyances, valeurs et attitudes qui constituent les lunetttes – en l’occurrence patriarcales et anthropocentriques – à travers lesquelles le monde est perçu » ( p 19).
« D’une manière générale, l’écoféminisme exprime le désir de guérir les blessures causées par ces divisions. L’une des clés de cette mutation est le dépassement des cadres de pensée sclérosés qui maintiennent en place les logiques de domination ». Le changement pourra par exemple se manifester par l’introduction d’un nouveau « récit cosmologique comme celui de l’hypothèse Gaïa où l’être humain est un membre parmi d’autres de la communauté du vivant…. ». » Cela demande également de se réapproprier des modes de représentations traditionnellement associés aux femmes pour les transformer en outils d’émancipation : réhabiliter le corps, le sacré immanent, la capacité de « penser avec sensibilité » ou « avec émotion » ( p 20).
Ecoféminisme et spiritualité
L’écoféminisme, par nature, n’est-il pas enclin à considérer le plus grand que soi ? Les auteur(e)s mettent l’accent sur la diversité de l’écoféminisme qui se manifeste en de nombreuses tendances. S’il y a « un écoféminisme du « social », d’arrière-fond matérialiste, il y a un écoféminisme du culturel » ou du « spirituel ». L’écoféminisme, à cet égard, est l’un des rares courants de pensée contemporain à donner une place centrale – non exclusive -à la spiritualité comme source d’ancrage, d’inspiration, d’orientation et de motivation pour la guérison de la terre et la libération des femmes. Autrement dit, comme vecteur de transformation écilogique, sociale, philosophique et politique, L’écoféminisme spirituel peut à ce titre être considéré comme une « écologie intégrale » ( p 24). L’écoféminisme se manifeste à travers une diversité de courants spirituels. C’est « une nébuleuse » où s‘exerce une « grande créativité ». « Une partie s’inscrit dans des cadres religieux. Ainsi Ruether, Gebara, Sallie McFague et d’autres théologiennes présentes dans cette anthologie font référence au christianisme ». Certaines se rattachent au judaïsme, à l’hindouisme, au bouddhisme. Une autre partie se veut plutôt a-, trans- ou post-religieuse. Certaines revendiquent une spiritualité néopaïenne inspirée par la figure de la Déesse. D’autres s’inspirent de la sagesse chamanique et animiste, liées maintenant aux peuples premiers ou à la redécouverte du celtisme ». Cette grande diversité n’exclue pas certaines attitudes et représentations communes. « Toutes ces autrices, cependant, à travers ces différentes voies, sont à la recherche de nouvelles images pour exprimer le « Mystère ultime », d’une manière qui corresponde à la sensibilité et aux connaissances d’aujourd’hui. Toutes, malgrè parfois de profondes divergences, tentent de revaloriser ce que la culture religieuse dominante, jugée patriarcale et écocidaire, a dévalorisé : la nature et la force vitale qui l’anime, le sacré dans ses dimensions immanentes et féminines, la Terre mère comme matrice du vivant et source de sagesse, souvent personnifiée à travers Gaïa » ( p 25) « Dans la mouvance de l’écoféminisme spirituel qui se développe en marge des religions instituées », on peut distinguer quelques tendances comme « la résurgence de la Déesse », la réhabilitation de la sorcière, le Féminin sacré ».
L’écoféminisme chrétien.
Le développement de la pensée écologique s’est heurté à des représentations anthropocentriques et patriarcales présentes dans l’histoire du christianisme. « Dans certains de ses fondements et de ses incarnations, le christianisme est fortement imprégné du cadre conceptuel patriarcal, anthropocentrique et dualiste qui conduit à la dépréciation de la Terre et des femmes… » ( p 32). Face à ces « distorsions patriarcales, sexistes et antiécologiques, des théologiennes écoféministes redessinent une nouvelle théologie chrétienne. « Pour les autrices qui sont au cœur de cet ouvrage, transformer la tradition chrétienne est, certes, une tâche immense et ardue., mais elle n’est pas impossible. Elle est même impérative si le christianisme entend garder une pertinence face aux enjeux actuels. Ultimement, la question est la suivante : comment construire une théologie et développer une praxis qui soient à la fois fidèles aux meilleurs aspects de la tradition, critiques envers les distorsions passées, signifiantes face aux enjeux actuels, sensibles au vivant et ouvertes aux apports de l’écoféminisme ?
Pour relever ce défi, un équilibre est à trouver qui revient à cheminer sur une ligne de crête.
Deux écueils sont à éviter. Le premier consiste à nier les travers dualistes, anthropo- et androcen- triques en adoptant une attitude apologétique à coup de réponses auto-justificatrices. Il est donc capital que les églises et leurs fidèles reconnaissent les faiblesses de leurs traditions en matière écologique et féministe. Une telle autocritique est la condition sine qua non pour retrouver une légitimité et une crédibilité, mais aussi pour ouvrir de nouveaux chemins – théologiques, liturgiques et pratiques – à la lumière des enjeux. Le second écueil consiste à absolutiser les critiques et à réduire toute la tradition à ses défauts….. » (p 35-36). Ici, on appelle à la nuance, à la prise en compte de la complexité, au constat des différences. Les théologiennes chrétiennes écoféministes se sont engagées dans un grand mouvement de « reclaim », c’est-à-dire, selon les auteur(e)s, en traduction du terme anglais, un mouvement de « réhabilitation et réinvention « ou, pour le dire autrement, de « réappropriation et refondation » ( p 37).
Comment se mettent en œuvre ces démarches de réappropriation ? « Le point de départ est le corpus biblique et théologique qu’il s’agit de revisiter et d’ouvrir à de nouvelles perspectives plus inclusives, égalitaires, écologiques, favorables aux femmes….La démarche de Ruether est mentionnée. C’est la revalorisation de quatre composantes de la tradition chrétienne / primo, le prophétisme biblique dont l’approche unitive est étrangère « aux dualismes entre le sacré et le profane, l’individuel et la société, le spirituel et le matériel que le christianisme a absorbé à travers la culture de l’hellénisme tardif. Secundo, la vision de l’alliance entre Dieu et toutes les créatures qui contredit le dualisme entre l’histoire et la nature Elle nous rappelle que nous sommes appelé(e)s à créer une communauté juste, attentive aux besoins des étrangers, des pauvres et du vivant. Tertio, la tradition sacramentelle qui met en relief la présence incessante et la manifestation de Dieu-e dans la création, complétant ainsi l’accent sur l’altérité et la transcendance divine. Quarto, les apports des femmes mystiques de l’époque médiévale qui comme Hildegarde de Bingen, Hadewijch d’Anvers, les béguines ou encore Julienne de Norwich ont exprimé, souvent de manière novatrice et audacieuse, leur vision du cosmos, leur conception du salut ou leur intimité avec Dieu-e ou le Christ » ( p 38).
Il y a également un travail de réinvention et de restauration.« Il ne s’agit pas seulement de regarder en arrière dans le rétroviseur pour voir ce qui peut être récupéré, mais vers l’avant en « apprenant à penser autrement » et, au besoin, « en « abandonnant des notions chères », transformant les « constructions théologiques et interprétations traditionnelles » de la Bible et des dogmes. Le point de départ pour cela n’est pas la tradition, mais l’expérience des femmes, le système Terre dans ses beautés et ses souffrances et la science contemporaine qui a apporté une nouvelle vision du vivant, en particulier comme toile d’interdépendances ainsi que matrice de la vie et de la conscience humaine. « Concevoir le christianisme à la lumière d’une cosmologie évolutive nécessite des réévaluations substantielles et élargit le cadre historique au-delà de l’histoire religieuse et humaine ». C’est par exemple ce que propose Anne Primavest. Elle relit la Genèse et donne une dimension sacrée à la Terre qu’elle convoque comme hypothèse scientifique et pas seulement comme symbole. Cette oeuvre de refondation passe par une démarche non seulement de réinterprétation, mais aussi de déconstruction et reconstruction à tous les niveaux de la réflexion et de la praxis théologique.
Ce réexamen vaut en particulier pour l’exégèse biblique. L’écoféminisme interroge les méthodes d’interprétation des Écritures et leurs usages, dans la mesure où ils obéissent souvent à des grilles de lecture patriarcales, anthropocentriques et androcentriques….. » ( p 40).
Cette nouvelle approche théologique requiert également un changement de langage. « Dans ce processus, il s’agit également de se libérer de « l’esclavage du langage religieux consacré », majoritairement masculin. … le défi est de trouver ou inventer un langage et un imaginaire adéquats, porteurs et signifiants pour aujourd’hui.
« En résumé, le défi écoféministe lancé à la théologie est profond et imprègne toutes les couches de la réflexion et de la pratique théologique » ( p 44).
Charlotte Luycke et Michel Maxime Egger nous présentent ensuite les chantiers de la théologie écoféministe, les grands thèmes envisagés avec un nouveau regard. Ces thèmes s’énoncent en plusieurs séquences. Relectures théologiques : Dieu-e et la création, sortir du modèle patriarcal ; Réappropriation de la tradition : la matrice primordiale, la Trinité, la Sagesse ou Sophia, le Christ cosmique ; Refondation de la tradition : Dieu-e comme mère, le monde comme corps de Dieu ; Équilibre entre la transcendance et l’immanence ; Relectures anthropologiques : vision de l’être humain, unité avec le vivant, spécificités humaines, corps et âme ; Relectures eschatologiques : le mal et le bien : question du péché, création et rédemption, fins dernières ; Engagements éthiques et politiques : justice écologique et sociales, luttes sans frontières ; Chemins spirituels : espaces de célébration, convergences dans l’amour, marche dans l’inconnu .
Un nouvel horizon
Charlotte Luycke et Michel Maxime Egger nous ouvrent ici un nouvel horizon. Nous découvrons des femmes théologiennes jusqu’ici largement ignorées dans le monde francophone. Cette méconnaissance ne doit-elle pas nous interpeller ? Un nouveau courant théologique apparait : une théologie écoféministe. Cependant, cette théologie écoféministe s’inscrit dans ce qui est devenu un vaste univers : la théologie écologique si bien qu’on y retrouve certaines orientations déjà développées par ailleurs. Mais la théologie ecoféministe est un lieu de convergence. Nous y découvrons combien l’expérience des femmes apporte une nouvelle dimension tant par la manière dont elles expriment le vivant que par un vécu de subordination qui engendre un puissant désir de libération.
Jürgen Moltmann, tant pionnier en de nombreux domaines de la théologie (3), de la théologie de l’espérance à une nouvelle théologie trinitaire, une théologie de la création et une théologie de l’Esprit a, très tôt, développé une approche écologique et, à cet égard on pourra noter qu’il y a associé une remise en cause du patriarcat et du rôle subordonné des femmes. On pourra apprécier sa vigilance dans un article intitulé : « Comment dimension écologique et égalité hommes-femme vont de pair et appellent une nouvelle vision théologique » (4). « Le monde », nous dit Jürgen Moltmann, « a été perçu à travers un certain nombre de symboles. La pensée biblique, la pensée théologiques sont entrées en dialogue avec ces symboles…. Au terme d’une longue histoire de la culture et de l’esprit, la vision du monde comme « entente secrète », la métaphysique des forces vitales, de leurs accords et de leurs désaccords, a été détruite, et ce d’une part par le monothéisme, et d’autre part par le mécanisme scientifico-technique par lequel, d’ailleurs, le monothéisme a conquis la place, en désacralisant et en désenchantant la nature…… » Moltmann évoque la montée parallèle du patriarcat qui a partie liée à une représentation du monde comme ouvrage et comme machine. « Il parait raisonnable de chercher à remplacer la vision mécaniste du monde, car c’est une image marquée de façon unilatérale par le patriarcat. Le passage à une vision écologique du monde fait davantage justice, non seulement aux environnements naturels du monde humain – mais au caractère naturel de ce monde humain lui-même – hommes et femmes.
C’est pourquoi il implique de nouvelles formes égalitaires de communauté dans laquelle la domination patriarcale est abolie et une communauté fraternelle est construite. Les centralisations de la conception mécaniste du monde cèdent le pas à des ententes dans le réseau des relations réciproques ». L’enjeu majeur, c’est une transformation de la vision théologique. Jürgen Moltmann propose « une doctrine chrétienne de la création qui prend au sérieux le temps messianique qui a commencé avec Jésus et qui tend vers la libération des hommes, la pacification de la nature et la délivrance de notre environnement à l’égard des puissances du négatif et de la mort ». L’épouse de Jürgen Moltmann, Elisabeth Moltmann-Wendel était elle-même une théologienne féministe et ils ont collaboré (5).
Aujourd’hui, on découvre le potentiel de l’écoféminisme chrétien.
J H
- Ecospiritualité. Une nouvelle approche spirituelle : https://vivreetesperer.com/ecospiritualite/
- Réenchanter notre relation au vivant : https://vivreetesperer.com/reenchanter-notre-relation-au-vivant/
- Charlotte Luicke. Michel Maxime Egger. Gaïa et Dieu-e. Un écoféminisme chrétien est-il possible ? Edition de l’atelerr,2025. Gaïa et Dieu-e. Interview des auteur(e)s You tube : https://www.google.fr/search?hl=fr&as_q=you+tube+Gaia+et+Dieu&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_nlo=&as_nhi=&lr=&cr=&as_qdr=all&as_sitesearch=&as_occt=any&as_filetype=&tbs=#fpstate=ive&vld=cid:e91ef01c,vid:MHFomIzruPo,st:0
- Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann : https://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/
- Comment dimension écologique et égalit hommes-femmes vont de pair et appellent une nouvelle vision théologique : https://vivreetesperer.com/comment-dimension-ecologique-et-egalite-hommes-femmes-vont-de-pair-et-appellent-une-nouvelle-vision-theologique/
- Femme et hommes en coresponsabilité en Eglise : https://www.temoins.com/femmes-et-hommes-en-coresponsabilite-dans-leglise/
par jean | Juil 1, 2025 | ARTICLES, Vision et sens |
Selon la définition du dictionnaire Le Robert, la conscience est ‘la connaissance immédiate de sa propre activité psychique’. Selon une recherche google, ‘la conscience est la présence constante et immédiate de soi à soi’. Cette définition se poursuit ainsi : ‘C’est la faculté réflexive de l’esprit humain, c’est-à-dire la capacité de faire retour sur soi-même. C’est la conscience qui permet à l’homme de se prendre lui-même comme objet de se penser, au même titre que les objets extérieurs’. La conscience est ainsi au cœur de l’existence humaine. Mais n’est-ce pas la réduire que de la limiter à cette existence ? Depuis quelques décennies, un mouvement s’opère pour en élargir le champ. Nous le ressentons à travers de nombreuses découvertes. Le titre du nouveau livre de Patrice Van Eersel est à cet égard très significatif en se portant à l’extrême : ‘Le soleil est-il conscient ? Et les dauphins ? Et les baobabs ? Et l’IA ? Et vous-même ?’ (1) Le bas de couverture explicite l’intention de l’auteur : « Elucider le mystère de la conscience ». On comprend que cet ouvrage est la résultante ultime d’une quête engagée depuis des décennies.
« Ecrivain à Libération et à Actuel, rédacteur-en-chef de Nouvelles Clés Patrick van Eersel a longuement enquêté sur différents sujets alternatifs qui ont débouché sur des livres : ‘La Source noire’ (1986) sur les Expériences de Mort Imminente ; ‘Le Cinquième Rêve’ (1993) pour les contacts avec les animaux et les dauphins.; ‘La Source blanche’ (1996) sur l’histoire des dialogues avec l’Ange ; ‘J’ai mal à mes ancêtres’ (2002) sur la psychogénéalogie ; ‘Mettre au monde’ (2008) sur de nouvelles façons d’envisager la naissance » (page de couverture). Plus récemment, en 2021, Patrice van Eersel a publié un livre intitulé ‘Noosphère’ qui présente le cheminement de la pensée de Teilhard de Chardin (2). Tous ces livres sont réalisés à partir d’interviews d’acteurs et d’experts. Au long de plusieurs décennies, Patrice van Eersel a fréquenté un grand nombre de découvreurs et c’est sur eux qu’il s’appuie pour écrire ce nouveau livre sur la conscience. Dans un entretien avec Anne Guesquière sur le site Métamorphoses, il raconte sa quête, de rencontre en rencontre, avec des personnalités remarquables (3). C’est un chemin de découverte relaté en page de couverture : « Cela parait fou, mais les faits sont là. La conscience parait habiter l’univers entier. Dans toutes les cultures anciennes, la conscience habite l’intégralité des êtres de l’univers. Les monothéismes puis les modernes l’ont progressivement réduite à une exclusivité humaine. D’universelle, elle est devenue le propre de nos cerveaux hyper-complexes. – et nous sommes supposés être ‘seuls dans l’immensité indifférente de l’univers d’où nous avons émergé par hasard’, comme dit le credo matérialiste. Or ce monopole glacé craque de tous les côtés » (page de couverture). A partir d’une immense culture qui s’est forgée dans la rencontre avec tous ceux qui mettaient en évidence des réalités et des compréhensions nouvelles, ‘une cinquantaine de scientifiques, thérapeutes, philosophes et témoins de l’extraordinaire’, Patrice van Eersel fait apparaitre des convergences, l’émergence d’un paysage nouveau. « C’est une révolution à double sens. D’une part descendant des sommets de la théorie, les découvertes de la physique quantique démontrent que la réalité intime de la matière présente des similarités troublantes avec ce que nous appelons ‘conscience’. D’autre part, remontant de la base, d’innombrables observations et expériences empiriques nous mettent en relation de résonance intelligente et sensible avec les animaux, mais aussi avec les végétaux, voire les minéraux, et peu à peu avec l’univers entier visible et invisible » (page de couverture). L’auteur entre alors dans une nouvelle vision : « Tout se passe avec une constante troublante comme si, à chaque niveau, la conscience ressemblait à une musique. Une musique issue d’un silence infiniment subtil » (page de couverture).
Nous trouvons dans ce livre la description de phénomènes déjà plus ou moins abordés au cours de notre parcours et exposés sur ce site https://vivreetesperer.com/ecospiritualite/. Il y a dans ce livre de 450 pages une abondance d’informations et une piste de réflexion qui se poursuit dans un va-et-vient d’un interlocuteur à l’autre. C’est dire que nous ne pouvons pas le présenter selon notre manière habituelle. Nous nous bornerons à en présenter quelques extraits.
Aux origines de la quête
En 1981, l’auteur part enquêter en Californie au sujet des expériences de mort imminente appelé à cette époque ‘Near death experiences’ (NDE). Il reconnait l’impasse des chercheurs voulant expliquer le phénomène par la neurochimie. Il rencontre les pionniers qui mettent en évidence le caractère extraordinaire du phénomène, le psychiatre Raymond Moody et le psychosociologue Kenneth Ring. Pour l’auteur, c’est un point de départ de cette recherche sur la conscience. « Quelque fut leur fascination, ce n’était pas la mort que ces chercheurs s’acharnaient à élucider. Comment était-il possible qu’au moment où leur cœur avait cessé de battre, certaines personnes aient pu connaitre une lucidité extraordinaire, unique dans leur vie, doublée le plus souvent du souvenir d’un bonheur si ineffable que leur existence s’en était trouvée changée à jamais, la peur de mourir les ayant définitivement quittés » ? (p 21).
« Cette impression se trouvait renforcée par toutes sortes de témoignages. Ces témoins-là rapportaient des expériences en tous points semblables aux EMI (Expérience de mort imminente)… sauf qu’ils n’avaient jamais couru le risque de mourir… Pour certains, le décollage hors corps vers la grande lumière d’amour et de connaissance s’était effectuée depuis le quotidien le plus banal, à la terrasse d’un café ou lors d’une balade en forêt » (p 21) (4).
Une autre convergence se dessinait. « De grands professionnels de la méditation, venus notamment du yoga, du zazen ou du tantrisme apportaient une contribution inattendue. Selon eux, la description de l’EMI correspondait à s’y méprendre à ce que leurs disciplines respectives nommaient ‘pur éveil’ ou ‘conscience cosmique’ » (p 21).
A la même époque, Patrice rencontre le mouvement naissant des soins palliatifs. La confrontation avec la mort l’interroge. Il sort bouleversé de sa participation à un séminaire animé par cette personnalité pionnière que fut Elisabeth Kübler-Ross. Il s’était trouvé avec une centaine de personnes en extrême souffrance. La compassion transformait toute l’assemblée en chœur de pleurs… « Ce que j’allais découvrir, c’est qu’accompagnés par une praticienne aussi chevronnée qu’Elisabeth Kübler-Ross, qui avait tenu la main de milliers de mourants, mes compagnes et compagnons de grande infortune réussissaient à traverser cette vallée de larmes pour atteindre l’autre rive » (p 23). C’était un nouvel état d’esprit. « J’étais donc revenu de ce séminaire avec la conviction que, sans les femmes fondatrices des soins palliatifs, sans leur incroyable capacité à réveiller l’humain moderne de sa transe technicienne, la recherche des hommes qui ont mis en évidence le phénomène des expériences de mort imminente aurait paru si fantasque, si déracinée du réel… qu’à mon avis, elle n’aurait pu être intégrée au corpus commun » (p 24).
L’apparition d’une convergence
En remontant dans son passé, Patrice van Eersel y voit la manière dont sa quête et apparue et s’est affirmée, nourrie par des rencontres qui ont révélé une multitude de convergences.
« Presque un demi-siècle s’est écoulé depuis mes premières explorations américaines. Et, tout à coup, prenant du recul, cela s’est imposé à moi comme le nez au milieu de la figure : si tous mes reportages pour Actuel, et plus tard Nouvelles Clés, puis Clés n’ont pas exclusivement tourné autour de l’énigme de la conscience, je peux dire que ce fut bien le cas de ceux qui ont vraiment compté pour moi. Depuis le musicien Jim Nollman qui joue de la guitare dans un canoé en concert avec les orques du Pacifique, jusqu’à l’astronaute américain Edgar Mitchell revenant de la lune amoureux de la terre, en passant par la nageuse et dessinatrice Gitta Mallasz, dernier témoin de l’aventure prophétique des Dialogues avec l’ange, ou du pianiste Ray Lema, découvrant comment les villages de la forêt congolaise sont régulés par des ‘roues rythmiques’, j’ai eu la chance immense de pouvoir rencontrer des dizaines d’hommes et de femmes passionnants et géniaux dont l’essentiel de la quête tournait finalement autour de l’énigme de la conscience » (p 15).
Un nouveau regard scientifique sur le monde : la mécanique quantique
Plusieurs mouvements convergent pour entrainer un changement de notre vision du monde et donc de notre représentation de la conscience
« Je suggère que pour la plupart de nos contemporains, la façon de se figurer la conscience a fortement évoluée au cours du dernier siècle avec la double poussée d’un mouvement ‘top down’ et d’un mouvement ‘bottom up’. Peut-on dire ce qui s’est passé quand ces deux mouvements se ont rencontrés ? Se pourrait-il que cela ait profondément changé l’ADN de nos sociétés ? » (p 186). L’auteur envisage le mouvement ‘bottom up’ comme celui qui se manifeste dans de nouvelles expériences humaines comme les visions suscitées par les psychadéliques, la découverte des ‘gymnosophies d’orient’, un nouveau regard sur la mort engendré par les expériences de mort imminente. Et d’autre part, il envisage ce qu’il intitule le mouvement ‘top down’ comme la nouvelle représentation du monde qui nous est communiquée par des scientifiques : la mécanique quantique.
« Aujourd’hui, malgré sa grande complexité mathématique originelle, le concept de ‘quantique’ s’est répandu du sommet vers le bas dans un mouvement ‘top down’, une vulgarisation décomplexée que l’on retrouve propagée dans toutes sortes de réseaux… » (p 75). Selon l’auteur, ‘la mécanique quantique reconstruit notre vision du monde de A à Z’. L’auteur a, très tôt, rencontré un chercheur en ce domaine, le physicien David Bohm. Il rapporte son propos : « Au bout de la logique quantique, toute solitude s’avère désormais partielle, voire illusoire : il n’existe plus d’entité ni d’individu isolé, l’univers entier est relié et se comporte comme un seule gigantesque interconnexion, cachée derrière une mosaïque infiniment morcelée des apparences ». L’auteur va encore plus loin dans cette représentation révolutionnaire « Pris dans un ‘tissu supral’, comme l’a baptisé Emmanuel Ransford, toile d’araignée invisible qui relie les milliards de billiards de trilliards de particules cosmiques, chacun de nous peut, s’il sait donner à sa vigilance une densité et une sérénité suffisantes, non seulement communiquer avec les organes qui composent son propre corps – pour les connaitre, les harmoniser et les soigner en leur envoyant ‘des intentions bienveillantes’ – mais entrer en contact avec les autres éléments de l’univers, sans limite dans l’espace-temps » (p 77). Certes, ce bouleversement des représentations rencontre des résistances. En effet, les enjeux sont immenses. « Deux millénaires et demi après Aristote, les axiomes de base de la science occidentale ne demeurent désormais valides que dans un périmètre restreint. L’essentiel devient flou. La matière n’existe plus en tant que ‘chose’, mais laisse la place à un ‘tissu relationnel’ obéissant à de probabilités aléatoires, qui s’étendent à l’univers entier » (p 78). « Même au bout d’un siècle, comment notre système des pensée cartésien-newtonien, matérialiste, mécaniste, réductionniste et individualiste jusqu’au bout des ongles, pourrait avaler pareille métamorphose » (p 78). Une question se pose également, ‘comment peut-on passer du micro au macro ?’. Cette interrogation s’exerce dans le champ de la biologie. Selon l’auteur, la logique quantique se manifeste très largement. « Ce qui est vrai pour nos technologies de pointe l’est a fortiori pour les processus autrement sophistiqués qui meuvent les organismes vivants… De plus en plus de biologistes, de généticiens, de thérapeutes abondent en ce sens… Depuis vingt ans, les publications se multiplient. Sur l’essentiel, les arguments convergent : aucun phénomène biologique – en première ligne, citons l’olfaction, la photosynthèse, la machinerie génétique et toute l’activité neuronale – ne serait explicable sans faire appel aux lois quantiques, ne serait-ce que pour des raisons de temps et de vitesse » (p 81). « Selon Morvan Salez, ‘nos molécules communiquent les unes avec les autres. Elles chantent ensemble’. N’est-ce pas dans cet esprit qu’un biophysicien a eu (l’idée de faire pousser des légumes dans le désert en stimulant leur métabolisme, non avec de l’eau, mais avec des musiques, c’est-à-dire des résonances, processus éminemment quantique » (p 80).
Le post-matérialisme nait du croisement de deux révolutions
Patrice van Eersel nous décrit un puissant mouvement de transformation culturelle. « Il y a un siècle des calculs sophistiqués de la haute physique théorique, ce que je propose d’appeler le mouvement ‘top-down’, est peu à peu descendu jusque dans la société civile, où il suscite une multitude de pratiques de tous acabits, généralement qualifiées de ‘quantiques’. En sens inverse, le mouvement ‘bottom-up’, fonde une foule d’expériences subjectives, psychédéliques dans les cas extrêmes, mais aussi de vécus spirituels ou mystiques, parfois dits paranormaux (l’EMI étant la plus connue), et a progressivement informé la société entière de bas en haut, jusqu’à son sommet, obligeant les élites intellectuelles à le prendre en considération, avec beaucoup de réticence d’abord, mais de façon irréversible » (p 109). L’auteur nous rapporte un exemple de cette diffusion des nouvelles manières de voir. Ainsi, début 2019, est-il invité au colloque ‘Etats de conscience aux frontières de la mort’ à la Faculté de médecine de Paris. C’est donc une entrée de l’examen du phénomène des EMI dans l’espace même de l’Université française. L’organisatrice du colloque, Laurence Lucas Skalli, psychiatre et psychanalyste, veut « inciter la médecine française à s’ouvrir au champ immense de l’étude de la conscience et de son impact sur la guérison » (p 109). « Laurence Lucas Skalli ne visait rien de moins que la fondation d’une association internationale qui sera bientôt baptisée ‘Conscience sans frontières’. Pour lancer ce projet, elle a réussi à convaincre… d’éminents universitaires et chercheurs qui vont intervenir dans ce colloque. Ces personnalités reconnues dans leur domaine de compétence ont donc accepté ‘de réfléchir ensemble au fait que, aux frontières de la vie, la conscience s’avère décidément plus insaisissable que tout ce que la science avait supposé jusque là’ ». Patrice découvre en même temps d’innombrables initiatives du même acabit à travers le pays. Dès lors, à lui qui travaillait sur ces questions depuis longtemps, il apparait « que notre société s’ouvre à nouveau comme quand dans les années 1980, sous l’égide de François Mitterand et de son amie Marie de Hennezelle, s’ouvrirent en France les premières unités de soins palliatifs » (p 118).
« La conclusion de cette semaine passionnante porte le nom philosophique ‘phénoménologie’. La phénoménologie ouvre la voie à une foule d’actions pratiques, puisqu’elle signifie qu’on ne cherche plus les causes premières ni l’essence des choses, mais que l’on se concentre sur le ressenti, le subjectif, l’intériorité » (p 112). Cette séquence se poursuit par des interviews de Patrice avec des thérapeutes engagés autour de la compréhension et la mise en valeur des EMI. Elle débouche sur une rencontre avec le chercheur québécois Mario Beauregard (5). Et avec lui, nous allons pouvoir envisager le postmatérialisme en mouvement.
Patrice van Eersel fut invité à un atelier sur les synchronicités auquel Mario Beauregard participait. Il nous raconte la vie de celui-ci. « Né dans une ferme, Mario Beauregard a grandi très proche de la nature… Il est encore gamin quand il vit une expérience mystique de fusion avec la forêt (5) qu’il n’oubliera jamais et fait naitre en lui le rêve d’exercer un métier qui lui permettrait de comprendre ce qui lui est arrivé. Il vivra plusieurs autres expériences spirituelles très fortes dont ‘une sortie du corps’ d’autant plus marquante qu’il est alors atteint d’une maladie très inquiétante que personne ne sait soigner. Un ‘être de lumière’ lui apparait alors, qui le rassure en lui annonçant qu’il survivra à ce qu’il doit considérer comme une forme d’initiation. Son rêve d’enfance se trouve galvanisé – il veut absolument comprendre ce que tout cela signifie et donc étudier la nature de la conscience ». (p 120). Il devient docteur en neurologie et docteur en neurobiologie. Il parvient à utiliser les grosses machines à imagerie de sa faculté pour observer des états modifiés de conscience. En 2006, son étude sur les cerveaux d’une communauté de carmélites en prière le rend célèbre. « Il établit que les pratiques spirituelles peuvent à ce point influencer le cerveau que de vieilles religieuses censées être atteintes de maladies neurologiques graves – car leurs réseaux corticaux s’avèrent passablement délabrés – tiennent en fait vaillamment le coup. Comme si leur esprit pouvait avoir sur leur corps des effets plus qu’insoupçonnés » (p 121). Ses recherches dérangent les autorités de la faculté de Montréal. En 2013, il rejoint l’Université d’Arizona où il travaille sous la houlette de Gary Schwartz, directeur du Laboratoire de recherche sur la conscience et la santé à Tucson. Ils décident d’organiser une rencontre internationale entre des scientifiques non conformistes. « L’accord principal n’a pas été long à émerger : l’approche matérialiste réductionniste a apporté à l’humanité des découvertes prodigieuses, mais elle en a profité pour faire passer sa méthodologie au niveau ontologique, c’est-à-dire qu’elle prétend avoir le dernier mot sur la nature du réel, qu’elle réduit à la matière. Comme si, en dehors de celle-ci, rien n’existait » (p122) (6). Le paradigme dominant actuel ne parvient pas à prendre compte en grand nombre de phénomènes nouvellement identifiés. « C’est le cas avec des phénomènes comme la perception extrasensorielle, la psychokinésie, la télépathie, la clairvoyance, les VSCD (Vécus Subjectifs de Contact avec un Défunt), les EMI, les sorties du corps ou la lucidité terminale. Mais la liste ne s’arrête pas là. Comment expliquer plus généralement l’intuition, le processus de création, l’hypermnésie ou le génie des autistes Asperger… » (p 124). En regard, différentes hypothèses sont envisageables. « Pour tenter d’expliquer que la conscience n’émerge pas, mais qu’elle est comme une donnée primordiale qui transcende ce que nous croyons savoir de la matière-énergie et de l’espace-temps, Robert Sheldrake, par exemple, plaide pour une approche ‘panpsychique’ – un terme repris à Francesco Patrizi, philosophe italien du XVIe, qui suppose que dans l’univers, toute entité fondamentale ou organisée a une forme de conscience. D’autres chercheurs se réfèrent plutôt au ‘monime neutre’ qui, de Spinoza à Bertrand Russell, avance l’idée que la conscience et la matière sont deux aspects complémentaires et irréductibles l’un à l’autre, de la même mystérieuse réalité fondamentale… » (p 125).
Communiquer avec les animaux
Le changement de vision relaté dans ce livre s’étend aux animaux et aux plantes. Comme nous avons pu déjà nous en rendre compte, ce livre échappe à un résumé tant par son étendue que par son bouillonnement. Les différents chapitres ne peuvent être rapportés de la même manière. Certains s’écrivent à partir de vécus rapportés par des personnalités originales. Ainsi les récits de rencontres avec les grands animaux marins comme les dauphins et les orques nous surprennent en nous entrainant dans un univers féérique où la communication parfois intime avec des hommes et des femmes se réalise à travers des rêves ou à travers la télépathie. L’auteur aborde également la communication animale telle qu’elle s’exerce au plan terrestre. Il cite les livres sur la subjectivité animale écrits par Viviane Despret, psychologue éthologue (7), comme ‘Habiter en oiseau’ ou ‘Penser comme un rat’.
« Nous vivons une époque étrange où, d’une part, se multiplient les initiatives de communication animale inter espèces, et où, de l’autre, nous exterminons, sans même y penser des millions d’animaux » (p 180). C’est à travers des interviews que l’auteur nous décrit des initiatives de communication animale.
Ainsi nous entretient-il de Karine lou Matignon, auteur du livre ‘Sans les animaux, le monde ne serait pas humain’, et de beaucoup d’autres. « Grande amie des chevaux, Karine en a sauvé un certain nombre de l’abattoir. Cette femme ultrasensible a consacré sa vie à tenter de faire comprendre les animaux à ses congénères… ». Elle constate des progrès dans cette compréhension : « Depuis que j’ai commencé à creuser ma piste, même en France, le pays le plus conservateur et le plus matérialiste que je connaisse, les mentalités ont énormément évolué. Quand, avec des dizaines d’experts, nous avons rédigé ‘Révolutions animales’, qui est une sorte d’encyclopédie, je me suis rendu compte qu’en soixante-dix ans, notre regard sur les animaux avait franchi plusieurs paliers.
L’un des premiers acteurs du changement a été Konrad Lorenz quand, dans les années 1950, il a exigé de pouvoir étudier les animaux hors des labos dans leur milieu de vie. C’est lui qui a inspiré Jane Goodhall (7) et les autres grandes primatologues. Si aujourd’hui, on peut aller jusqu’à parler sérieusement de ‘l’individualité de la fourmi’, du ‘blues de l’araignée’ ou de la ‘conscience du poisson’, j’ai envie de dire que c’est grâce à lui » (p 183).
Karine Lou Matignon est également une soignante. L’auteur rapporte un de ses récits. « Elle avait recueilli un pauvre vieux chat de gouttière tout mité. Mais ce chat était farouche. Il ne fallut pas moins de huit mois pour que sa protectrice puisse enfin poser la main sur lui… ‘Je l’ai caressé et il a léché ma main pour la première fois. J’étais toute contente… Un mois plus tard, une nuit, j’ai fait un rêve où il me disait ‘Je meurs’… Le lendemain, une voisine l’a découvert gisant devant son portail. Il avait tenu à me dire au revoir comme pour me remercier’ » (p 184). « En soi, le fait de communiquer par rêve ou par télépathie avec autrui, humain ou animal, n’a pas étonné Karine. Elle a ce don depuis l’enfance ».
Dans cette riche séquence sur les animaux, l’auteur a également rassemblé « huit toutes petites histoires de chien, de chat, de chouette et de perroquet » (p 287). Nous y avons noté l’histoire de ce chien qui allait s’assoir devant la porte d’entrée pour attendre sa maitresse rentrant du travail. En observant, on s’aperçut que ce manège n’était pas lié à une ouïe très fine. De fait, il commençait « à l’instant précis où sa maitresse décidait de rentrer chez elle » (p 189).
Cette séquence se termine par une enquête émouvante : l’expérience terrifiante que l’écrivaine Isabelle Sorente a vécu dans un élevage industriel de porcs, un processus horrible décrit en ces quelques mots ‘calcul ultrarationnel qui métamorphose en coulée de matière organique des êtres vivants – des mammifères proches de nous à plus d’un titre’. Cependant, un jour, il se produisit un évènement remarquable. « Un après-midi quand l’écrivaine, dans sa combinaison, s’apprête à sortir de cet espace de mort, des centaines de truies, enserrées dans l’acier, le sentent aussitôt et braquent leurs regards sur cette visiteuse étrangère bien repérée depuis plusieurs jours. Alors, elle se mettent à crier toutes ensembles. Un hurlement insensé. Comme si elles appelaient au secours ». L’auteur va plus loin dans son commentaire ; « comme si elles suppliaient Isabelle de ne pas oublier la ‘magie de sympathie’ qui met les vivants en résonance les uns avec le autres ».
« La plongée d’Isabelle Sorente pourrait bien nous rappeler une vérité que les temps civilisés nous ont fait oublier : les animaux connaissent la ‘magie de sympathie’ de façon innée. Mieux que nous parce que c’est ainsi qu’ils communiquent » (p 193).
L’expression des végétaux
La nature n’est pas passive. Elle n’est pas indifférente. Elle n’est pas muette Tout communique. Pout le monde végétal, c’est une grande découverte et elle est récente. Patrice van Eersel consacre une séquence à cette prise de conscience.
On peut désormais reconnaitre, capter et diffuser la musique émise par les végétaux. L’auteur nous raconte sa rencontre avec deux pépiniéristes installés dans les Landes, Jean et Frédérique Thoby. « Leurs jardins et leurs terres sont des merveilles où s’entremêlent toutes sortes de végétaux aux couleurs, aux parfums et aux goûts les plus variés, des plus petits légumes aux plus grandes fleurs ». C’est dans ce lieu qu’au cours d’une conférence, l’auteur a pu entendre la musique jouée par ces plantes. Ce fut un enchantement. « Une musique des plus étonnante. A la fois, impressionniste dans sa douceur – on la dirait composée par des elfes ou des fées – et expressionniste dans son phrasé très accidenté. Quand ce sont plusieurs plantes qui jouent en même temps, vous vous dites que le jardin d’Eden ne pouvait pas déployer des jeux d’harmonie plus surprenants » Mais comment cela fonctionne-t-il techniquement ? « Spontanément, cette musique n’est pas audible pour nos oreilles. Pour que sa subtilité apparaisse dans la portion du spectre sonore que capte notre ouïe, il faut qu’on ait branché sur les feuilles et dans les racines de la plante, les électrodes d’un biodynamiseur, une machine inventée par des ingénieurs ayant suivi les directives du physicien Joël Sternheimer… » (p 197).
L’auteur commente ainsi cette réalisation. « Les plantes ne jouent pas de la musique au sens strict… Ce qui est certain, c’est que, comme tous les êtres vivants, leur vitalité s’exprime à chaque instant par des activités électriques. Captées par des sondes, ces impulsions peuvent être traduites de toutes sortes de manières ; cependant, cette traduction musicale correspond, bel et bien et subtilement, aux plantes elles-mêmes. Elles y réagissent en effet illico, en modifiant leurs mélodies et harmonies dans un mouvement de feed-back – si la traduction ne leur plait pas, elles se taisent ». Des chercheurs ont établi que les activités électriques des végétaux émettaient en fait des ultrasons (dont la gamme des fréquences correspondait à celles qu’émettent aussi les chauve-souris). Mais le plus fou est que ces sons influencent le métabolisme des autres espèces, végétales mais aussi animales. Cette influence inter-espèce et même inter-règne, constitue en soi une énigme colossale (p 198).
Cependant, nous découvrons ensuite que des exploitations agricoles utilisent avec succès des ‘protéodies’, c’est-à-dire, à la suite des recherches de Joël Sternheimer, une mélodie de protéine. Le conférencier écouté par l’auteur, Jean Thoby, raconte qu’un de ses voisins viticulteurs ne parvenant pas à se débarrasser de l’oïdium malgré un usage massif de produits phytosanitaires a réussi à s’en débarrasser grâce à l’utilisation de leur biodynamiseur pendant un an. Il assure que « nous disposons aujourd’hui de centaines d’expériences prouvant, à grande échelle, que notre mode de culture est efficace et même très efficace, puisque que dans certaines exploitations, les rendements ont augmenté de 30 ou 40%, et cela alors que les agriculteurs n’utilisent plus le moindre gramme d’intrants chimiques ! » (p 200).
L’auteur poursuit en racontant une expérience spectaculaire, ‘L’homme qui fait pousser des tomates dans le désert’. Un jeune ingénieur, Pedro Ferrandez, voulant contribuer à prouver l’efficacité de l’approche de Joël Sternheimer expérimente la technique correspondante dans une culture de tomates de ses parents. Plusieurs protéodies de tomate sont utilisées, notamment celle d’une protéine active dans la floraison et une autre dans la résistance à la sécheresse. Résultats renversants : en pleine chaleur estivale de 2004, les feuilles des plantes qui ont reçu de la musique… restent vertes alors que les autres sont sèches. D’abord menée en Suisse, l’expérience fut ensuite invitée à faire ses preuves, dans une exploitation horticole sénégalaise où Joël démontre que les protéidies permettent de résister aux insectes et que l’on peut obtenir de très belles tomates avec dix fois moins d’eau » (p 297).
Patrice en vient à s’interroger également aux ressentis des plantes. Ainsi, il nous raconte comment deux chevaux très différents ont été guéris par l’expression musicale de fougères, bien vivantes. Or on constata que les expressions furent différentes en s’adaptant à la condition de chaque cheval. « Tout s’était donc passé comme si chacune s’adaptait à son patient. Donc qu’une communication s’était établie entre l’animal malade et la plante thérapeute. Comme si une communication s‘était manifestée entre l’individu végétal et l’individu animal. Par quel mystérieux jeu de résonance ? (p 213).
En s’interrogeant sur ‘la compassion des végétaux’, un univers revint à la mémoire de l’auteur, celui des Kogis, « une ethnie précolombienne restée intacte, protégée par les montagnes, où elle s’est réfugiée de plus en plus haut pour échapper aux envahisseurs » (p 51). On pouvait retrouver dans cette ethnie une mentalité humaine en osmose avec la nature telle qu’elle avait émergée au début de l’humanité. Pour les Kogis, « les choses étaient claires : soit tu comprends que la nature constitue un vaste corps, vivant et conscient, que tu dois respecter avec le maximum d’humilité, et alors tu peux poursuivre ta route, soit tu ne comprends pas et tu es malheureusement fichu » (p 52).
En s’interrogeant sur ‘la compassion des végétaux’, Patrice van Eersel se rappelle que pour les habitants de la Serra Nevada de Santa Marta, tout notre malheur écologique et climatique actuel vient de ce que nous sommes devenus sourds aux innombrables communications (notamment musicales) que tous les êtres vivants tissent entre eux à chaque instant et que les cultures anciennes semblaient entendre, au moins en partie, les imitant par exemple dans leurs chants de guérison, comme en témoignent encore certaines communautés en Australie, en Amérique latine et en Afrique » (p214).
Une nouvelle vision du monde
Pour rapporter ce livre et contribuer à en faire connaitre l’apport décisif, nous avons présenté quelques-unes des fenêtres ouvertes par cet ouvrage. A la simple lecture de ces échappées, on comprend la richesse phénoménale de cette enquête tant par l’ampleur de son champ, la richesse de la documentation, les rencontres avec un grand nombre de découvreurs, la persévérance de la réflexion. Le sujet est immense. Si on relit le titre ‘Le soleil est-il conscient ? Et les dauphins ? et les baobabs ? Et le cristal ? Et l’IA ? Et vous-même ?’, on se rend compte combien nos aperçus sont très loins d’avoir couvert ce grand continent. Ils encouragent seulement à lire cet ouvrage de bout en bout.
De même, la fin de l’ouvrage appelle une lecture réfléchie, pas à pas. L’auteur nous y propose des chemins d’interprétation et de discernement. Il y évoque, bien sûr, le péril actuel, « la mortelle mise en danger de notre biosphère » (p 318) et les moyens d’y faire face. Les dernières séquences ouvrent une voie.
« Pourquoi chanter relie la Terre au Ciel » (p 389). Ainsi Jill Purce, enseignante de méditation par le chant en Angleterre sait expliquer de quelle façon chanter pour ouvrir notre conscience sur les plus hautes sphères et nous faire accéder au cœur d’une guérison à la fois physique, émotionnelle et spirituelle » (p 398). Elle a exploré également de nombreuses voies spirituelles notamment auprès des Tibétains et des Amérindiens (p 381). « Le pouvoir absolu de la musique, c’est qu’elle est le dernier phénomène qui vient nous rassembler (religere en latin), ravivant le sentiment d’appartenance à un tout, que Spinoza nommait joie (p 401), conclut l’auteur.
La dernière séquence explore la dimension spirituelle et évoque la méditation et le silence : « Et si la conscience jaillissait d’un silence très subtil » (p 403). Ici, Patrice van Eersel interview, entre autres, son ami, Jean-Yves Leloup, ‘prêtre orthodoxe, théologien très suivi’. L’auteur retient l’idée que, dans différents contextes, « on puisse remonter à la même source d’inspiration, mais avec des niveaux de conscience étalés sur un immense éventail ». Et, « Quel que soit ‘le niveau de conscience’ d’une personne visitée ou non par une inspiration supérieure, la question est surtout de savoir quelle est l’origine, la source de sa conscience. Si je prends le prologue de Saint Jean, je lis que le commencement est un Logos qui nous échappe. C’est une pure lumière, une vacuité, un Silence. Et notre conscience nait de ce silence… Saint Jean précise aussi que ce Logos est créateur, habité d’Eros, de désir. C’est par lui que toute existence prend forme. La conscience est donc première » (p 429-420). Jean-Yves Leloup distingue la conscience des états de conscience qui s’étalent dans l’horizontalité alors que le retour à la conscience nous dresse dans une verticalité qui passe du Silence pour y retourner » (p 422). Il précise aussi que « la conscience n’est pas de l’ordre de la substance, mais de l’ordre de la relation… Le fond de l’Être, c’est une relation. Dans la tradition chrétienne, c’est ce que nous appelons la Trinité » (p 424).
La pensée de Jean-Yves Leloup prend en compte l’état du monde dans lequel nous vivons. « Nous sommes de plus en plus nombreux à penser que peut-être, la seule chose que nous puissions faire pour être utiles à l’humanité – et au cosmos, puisque tout est inter-relié – c’est de nous asseoir et de méditer plutôt que de nous activer. L’Internationale des consciences créée par Catherine Arno et Jean-Yves Leloup avec l’aide d’ Ines Weber et Abdennour Bidar, de l’association Sésame, se veut liée à la Terre, aux cinq continents, parce que partout il y a des femmes et des hommes, de chair et d’os, qui prennent le temps de s’asseoir, de se tenir en silence, de tenter de se relier à ce qui est la Source à la fois de la vie, de la conscience, de l’intuition, de l’amour. Ces gens qui méditent sont de plus en plus nombreux dans le monde et ont envie d’être reliés les uns aux autres ». Et de rappeler que « des recherches scientifiques ont permis de constater que là où plusieurs personnes méditaient, la violence baissait » (p 425-426).
Ce livre nos parait quasiment incomparable, car, de tous côtés, il y converge de connaissances nouvelles à partir d’interviews avec un grand nombre de découvreurs et de penseurs. Et de plus, l’auteur nous présente ces découvertes avec pédagogie. Ici, Patrice van Eersel nous fait partager sa quête sur la manière d’envisager la conscience aujourd’hui et il débouche sur une vision : « Oui, décidément oui cette dimension mystérieuse que nous appelons ‘conscience’ habite l’univers entier et pas seulement le cerveau et le cœur d’ ‘Homo sapiens’ (p 435).
Une vision chrétienne en réception de la perspective du livre de Patrice van Eersel
Patrick van Eersel nous apporte une nouvelle vision du monde : l’affirmation de la conscience à partir de convergence d’un grand nombre de faits et de ressentis qui vienne s’ajuster comme dans un puzzle. C’est une vision qui rompt avec une conception matérialiste et individualiste longtemps dominante telle qu’elle s’est exprimée dans ‘Le hasard et la nécessité’ de Jacques Monod. Cependant, peut-on dire qu’elle vient également corriger une pensée théologique qui s’était enfermée dans l’humain et était sortie de la création. La vision nouvelle de la conscience généralisée vient rebattre les cartes. Elle peut être bien accueillie par les théologiens que nous consultons sur ce blog : Jürgen Moltmann, auteur du livre ‘Dieu dans la création’ paru dans les années 1980, Richard Rohr, animateur du Centre pour l’action et la contemplation et auteur du livre ‘La Danse divine’ qui met en évidence la présence dans le monde d’un Dieu trinitaire et donc communion, Michel Maxime Egger, dont la pensée théologique s’inscrit dans la révolution écologique. Quelques extraits de auteurs viendront résonner avec la perspective émergente de Patrice Van Eersel.
En 2019, dans son livre : ‘The Spirit of hope’ (9), Jürgen Moltmann reprend le fil d’une pensée qui s’est développée pendant plusieurs décennies :
« Une approche historique montre qu’à partir du XVIe siècle, une volonté de puissance s’est imposée à partir d’une approche scientifique et d’une interprétation biblique. L’humanité est devenue « le centre du monde ». Seul l’être humain a été reconnu comme ayant été créé à l’image de Dieu et supposé soumettre la terre et toutes les autres créatures. Il devint ‘le Seigneur de la Terre’ et dans ce mouvement, il se réalise comme le maitre de lui-même… La vision de la nature a été la conséquence d’une représentation de Dieu… ‘Dieu a été pensé comme sans le monde, de la façon à ce que le monde étant sans Dieu puisse être dominé et que le monde puisse vivre sans Dieu’. Et le monde étant compris comme une machine, l’humain est menacé d’être considéré également comme une machine.
Mais, aujourd’hui, une compréhension écologique de la création est à l’œuvre. « Le Créateur est lié à la création non seulement intérieurement, mais extérieurement. La création est en Dieu et Dieu dans la création. Selon la doctrine chrétienne originelle, l’acte de création est trinitaire. Le monde est une réalité non divine, mais il est interpénétré par Dieu… » Ce qui ressort d’une vision trinitaire, c’est l’importance et le rôle de l’Esprit. « Dans la puissance de l’Esprit, Dieu est en toute chose et toute chose est en Dieu… » Au total, « l’Esprit divin est la puissance créatrice de la vie. Le Christ ressuscité est le Christ cosmique et le Christ cosmique est ‘le secret du monde’… » Aujourd’hui, « l’essentiel est de percevoir en toutes choses et dans la complexité et les interactions de la vie, les forces motrices de l’Esprit de Dieu et de ressentir dans nos cœurs l’aspiration de l’Esprit vers la vie éternelle du monde futur ».
Dans son livre : ‘la danse divine’, Richard Rohr en revenant aux sources du christianisme affirme une vision relationnelle de Dieu. « Dieu est celui que nous avons nommé Trinité, le flux (flow) qui passe à travers toute chose sans exception et qui fait cela depuis le début. Toute impulsion vitale, toute force orientée vers le futur, tout élan vers la beauté, tout ce qui tend vers la vérité… est éternellement un flux du Dieu trinitaire… Maintenant, nous voyons bien que Dieu n’est pas, n’a pas besoin d’être ‘une substance’ dans le sens d’Aristote et de quelque chose d’indépendant de tout le reste. En fait, Dieu est lui-même relation. Comme la Trinité, nous vivons intrinsèquement dans la relation. Nous appelons cela l’amour. Nous sommes faits pour l’amour. En dehors de cela, nous mourrons très rapidement… » Le mystère trinitaire peut être également entrevu dans le code de la création. « Ce qu’à la fois les physiciens et les contemplatifs affirment, c’est que le fondement de la réalité est relationnel. Chaque chose est en relation avec une autre ».
Dans un de ses livres ‘Ecospiritualité’, Michel Maxime Egger nous appelle à ‘réenchanter notre relation à la nature’. L’envergure de cette réflexion se marque à travers six grandes parties : Relier écologie, science et religion ; réenchanter la nature ; redécouvrir la sacralité de la terre ; être un pont entre la terre et le ciel ; transforme son cosmos intérieur ; devenir un méditant militant. « La prise de conscience écologique appelle une nouvelle conscience spirituelle, mais aussi un renouvellement des héritages religieux… » « Le préfixe ‘trans’ est un mot latin qui signifie par-delà. Il sied bien à l’écospiritualité. Celle-ci est transcendante, transreligieuse, transdisciplinaire, transmoderne… ».
L’auteur note également le rapport avec une évolution scientifique et nous retrouvons là la recherche de Patrice van Eersel. « L’écospiritualité se nourrit également des apports de la science postmoderne vulgarisés par des figures comme Frank Capra et Rupert Sheldrake. Ce vaste chantier a été ouvert par de nouvelles approches qui se sont développées au XXe siècle entre l’infiniment grand et l’infiniment petit » Michel Maxime Egger évoque lui aussi les voies du ‘panenthéisme’. « Le panenthéisme est une voie du tout en Dieu et de Dieu en tout. C’est l’approche de Jürgen Moltmann. C’est aussi la voie des théologiens orthodoxes, mais aussi de nombreux théologiens très divers de Teilhard de Chardin à Léonardo Boff… Le panenthéisme unit le divin et la nature sans les confondre… Au total, quel que soit la forme du panenthéisme, la nature est plus qu’une réalité matérielle obéissant à des lois physiques et chimiques. Elle est un mystère habité d’une conscience et d’une présence ».
Voici donc quelques pistes théologiques en regard de la réflexion de Patrice van Eersel sur la vision nouvelle du monde qu’il nous propose. Manifestement, la lecture de son livre est un point de départ indispensable pour une réflexion commune en vue de compréhension de la réalité telle qu’elle nous apparait aujourd’hui.
J H
- Patrice van Eersel. Le soleil est-il conscient ? Et les dauphins ? Et les baobabs ? Et le cristal ? Et l’IA ? Et vous même ? Elucider le mystère de la conscience. Guy Trédaniel, 2025
- Un horizon pour l’humanité : la noosphère. Selon Patrice van Eersel : https://vivreetesperer.com/un-horizon-pour-lhumanite-la-noosphere/
- Interview de Patrice van Eersel sur son livre au site : Métamorphoses : https://www.google.fr/search?hl=fr&as_q=métamorphose+patrice+van+Eersel+you+tube&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_nlo=&as_nhi=&lr=&cr=&as_qdr=all&as_sitesearch=&as_occt=any&as_filetype=&tbs=#fpstate=ive&vld=cid:382bdaf7,vid:dbqjd70KuRI,st:0
- La participation des expériences spirituelles à la conscience écologique : https://vivreetesperer.com/la-participation-des-experiences-spirituelles-a-la-conscience-ecologique/
- Comment nos pensées influencent la réalité ? : https://vivreetesperer.com/comment-nos-pensees-influencent-la-realite/
- Une nouvelle science de la conscience : https://vivreetesperer.com/la-nouvelle-science-de-la-conscience/
- Une vision nouvelle des animaux : https://vivreetesperer.com/une-vision-nouvelle-des-animaux/
- Jane Goodhall. Une recherche pionnière sur les chimpanzés : https://vivreetesperer.com/jane-goodall-une-recherche-pionniere-sur-les-chimpanzes-une-ouverture-spirituelle-un-engagement-ecologique/
- Un avenir écologique pour la théologie moderne : https://vivreetesperer.com/un-avenir-ecologique-pour-la-theologie-moderne/
- La danse divine : https://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/
- Ecospiritualité : https://vivreetesperer.com/ecospiritualite/
Voir aussi
Spiritualité et psychiatrie :
https://vivreetesperer.com/spiritualite-et-psychiatrie/
Lytta Basset. Une approche nouvelle de l’au-delà : https://vivreetesperer.com/une-revolution-spirituelle-une-approche-nouvelle-de-lau-dela/