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Pour une éducation nouvelle, vague après vague

by jean on novembre 2nd, 2016

 

Une avancée majeure : l’expérimentation de Céline Alvarez dans une classe maternelle à Genevilliers.

 

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Considérer l’enfant, l’adolescent, prendre en compte ses aspirations, lui permettre d’apprendre et de se développer en suivant son élan intérieur, créer une ambiance, un environnement favorable à cette dynamique : pendant tout le XXè siècle, des pionniers comme Maria Montessori, Dewey, Freinet, Decroly, ont cherché à promouvoir une éducation nouvelle face à un enseignement plus ou moins imposé d’en haut. Aujourd’hui, dans une part croissante de la société, un état d’esprit propice à l’initiative et à la créativité apparaît, se projetant naturellement sur la manière de concevoir l’éducation des enfants. La révolution numérique change de fond en comble les conditions de la transmission du savoir en le rendant accessible à tous (1). L’éducation apparaît de plus en plus comme une requête majeure de la société de la connaissance et de la nouvelle économie, et aussi comme la condition siné qua non d’une société plus démocratique. Ainsi, l’échec scolaire se révèle de plus en plus intolérable. En France, les dégâts sont particulièrement importants puisque 40% des élèves sortent du CM2 avec de graves lacunes. Ce sont les mêmes qui ne poursuivent pas une scolarité normale au collège et se retrouvent ensuite en difficulté dans la recherche d’une insertion professionnelle.

 

L’expérimentation menée par Céline Alvarez pendant trois ans dans une classe maternelle au sein d’une zone d’éducation prioritaire à Gennevilliers s’inscrit dans ce paysage. Si cette expérience s’est heurtée aux rigidités du système, à travers des résultats remarquables scientifiquement testés, elle a permis de valider une approche dont on perçoit l’exceptionnelle fécondité. Céline Alvarez milite donc aujourd’hui pour une promotion de cette approche chez des acteurs motivés. Et son livre : « Les lois naturelles de l’enfant » (2), à partir de l’expérience de l’auteur et de l’approche de la recherche, nous entraine dans une voie nouvelle.

 

Une expérimentation innovante pour un nouvel horizon

 

Les propos de Céline Alvarez mettent en évidence une forte motivation, un projet longuement réfléchi et muri, une action volontaire pour pénétrer dans l’enseignement public afin d’y expérimenter une nouvelle approche. Effectivement, en septembre 2011, elle parvient à prendre en charge une classe maternelle à Gennevilliers en zone d’éducation prioritaire. Et elle va poursuivre cette expérience pendant trois ans jusqu’à ce que des empêchements institutionnels viennent y faire obstacle. Quelles sont les grandes caractéristiques de son approche ?

 

 

Globalement, Céline Alvarez s’inspire de l’expérience pionnière de Maria Montessori. Celle-ci, doctoresse au début du XXè siècle, s’était elle-même appuyée sur les travaux de deux médecins français, Jean Itard et Edouard Seguin. « En 1907, Maria Montessori créa ce qu’elle appelait les « maisons d’enfants » qui regroupaient une quarantaine d’enfants de trois à cinq ans : le principe pédagogique essentiel de ces lieux de vie et d’apprentissage était l’autonomie accompagnée et structurée » (p 17). Céline Alvarez récuse une dépendance rigide vis à vis de cette méthode, mais, écrit-elle, « Lorsque j’ai découvert les écrits du Dr Montessori, ils m’ont rapidement passionnée justement pour cette démarche scientifique non dogmatique et évolutive . Ils étaient par ailleurs d’une justesse époustouflante, visionnaire et profondément humaine. J’ai alors étudié quotidiennement pendant plus de sept années ses travaux que j’ai enrichi de l’apport des connaissances scientifiques actuelles sur le développement humain et de la linguistique française »… C’est sur cette base que j’ai effectué mes recherches en axant mes réflexions sur le développement des compétences exécutives des enfants… sur les activités de langage…ainsi que sur les moments de regroupements indispensables pour la consolidation des fondamentaux. Enfin, et surtout, j’ai limité le nombre d’activités proposées aux enfants pour privilégier et renforcer le lien social… Cette reliance sociale fut un véritable catalyseur d’épanouissement et d’apprentissage » (p 18).

 

A l’approche de Maria Montessori si révolutionnaire à son époque en affirmant une conception nouvelle de l’enfant et de son potentiel et en lui offrant un environnement pédagogique, stimulant et respectueux, Céline Alvarez a ajouté une prise en compte de la recherche scientifique actuelle, et, dans le même mouvement, elle a fait de cette innovation une expérimentation accompagnée par une évaluation rigoureuse. « La première année malgré l’absence de cadrage institutionnel officiel, le cabinet du ministre et l’académie ont autorisé les tests visant à mesurer les progrès des enfants. Ces derniers ont été réalisé par le CNRS de Grenoble » ( p 18). Et, cette évaluation va rapidement mettre en évidence la réussite exceptionnelle de cette nouvelle approche pédagogique. Dès la fin de la première année scolaire, tous les élèves, sauf un, progressent plus vite que la norme, beaucoup connaissent des progressions très importantes… Certains des enfants qui avaient, en début d’année, un retard de plusieurs mois, voire de plusieurs années, ont non seulement rattrapé la norme, mais l’ont également dépassée sur certains domaines de compétences cognitives fondamentales ».

Il y avait là une grande réussite. Elle fut méconnue par le système bureaucratique puisqu’en juillet 2014, le Ministre de l’Education Nationale décida l’arrêt de l’expérience. Dès lors, Céline Alvarez a donné sa démission et poursuivi son action par d’autres voies et en pleine liberté. « Après les résultats extraordinaires et très prometteurs des enfants, je ressentais comme une grande urgence de partager très largement et avec une liberté et une rapidité que l’Education Nationale n’aurait pu m’offrir, les contenus théoriques ainsi que les outils pédagogiques qui avaient eu un impact si positif ».

 

Les lois naturelles de l’enfant

 

Déjà, au printemps 2014, Céline Alvarez avait fait connaître la dynamique de son expérience dans une intervention à TEDXIsèreRiver : « Pour une refondation de l’école guidée par les enfants » (3). Aujourd’hui, elle diffuse ses connaissances et son savoir-faire à travers un site particulièrement efficient, notamment grâce à la mise en ligne de nombreuses vidéos (4). Enfin un livre : « les lois naturelles de l’enfant »  (2), nous présente  une compréhension de l’enfant et une approche éducative fondée sur l’expérience et un recours méthodique à la recherche scientifique dans toute son extension et à l’échelle internationale.

Céline Alvarez présente ce livre en ces termes :  « Le livre que vous avez entre les mains… dégage les grands principes de l’apprentissage identifiés par la recherche, ainsi que les invariants pédagogiques qu’ils imposent. Nous verrons d’abord l’importance de nourrir l’intelligence extraordinaire de l’enfant dans les premières années de sa vie en lui offrant un environnement de qualité, riche, dynamique, complexe et en lui permettant d’être actif et de réaliser les activités qui le motivent. Nous abordons dans la deuxième partie, l’importance d’aider l’enfant à organiser et à s’approprier toutes ces informations qu’il perçoit du monde extérieur, notamment grâce à du matériel didactique lui présentant de manière très concrète les bases de la géographie, de la musique, du langage et des mathématiques. Nous verrons ensuite, dans une troisième partie qu’il est fondamental de permettre à l’enfant de développer ses potentiels embryonnaires au moment où ils cherchent à se développer, – ni avant, ni après. Et enfin, dans la quatrième partie de ce livre, nous aborderons une condition environnementale-clé : l’importance du lien humain. Les interactions sociales variées, chaleureuses, empathiques et bienveillantes sont en effet un des leviers les plus importants pour le plein épanouissement de l’intelligence humaine…» (p 28-29).

 

Un événement significatif

 

Lorsqu’on retrace l’histoire de l’innovation pédagogique en France au cours des dernières décennies, l’initiative de Céline Alvarez nous paraît tout à fait remarquable. En effet, elle est l’aboutissement d’une longue préparation théorique et pratique et d’une action consciente et persévérante. Dans un premier temps, elle parvient à franchir les obstacles institutionnels pour être ensuite empêchée, mais rebondir dans un mouvement plus large.

Cette initiative s’inscrit également dans un changement en cours des mentalités, l’éveil d’un nouvel état d’esprit. Si l’on prend en compte un certain nombre d’indicateurs, il y aurait aujourd’hui dans certains milieux une nouvelle vague en faveur d’une éducation nouvelle. Ce désir s’exprime par exemple dans des interventions diffusées par les cercles TEDx. On compte aujourd’hui en France environ 200 écoles Montessori, ce qui est un chiffre élevé sans aucune mesure avec celui qu’on aurait pu relever à la fin du XXe siècle. La référence à Maria Montessori (5) est elle-même significative. A travers son livre « L’enfant » (6) et sa conception du petit enfant comme « un embryon spirituel », elle éveille pour nous un éveil à une dimension plus profonde de l’être humain (7). Par ailleurs, le système classique, hiérarchisé, compartimenté, uniformisé est battu en brèche. Une association comme « Le printemps de l’éducation » témoigne de cet état d’esprit nouveau. L’innovation entreprise par Céline Alvarez participe à ce climat.

Mais elle ajoute à cet élan la mise en œuvre d’une recherche scientifique accompagnant et légitimant des pratiques nouvelles. Cette recherche confirme les intuitions des pionniers de l’éducation nouvelle en démontrant les bienfaits physiologiques et psychologiques de ces pratiques. La recherche pédagogique est présente en France depuis des décennies, mais ici on peut observer des conclusions tout à fait remarquables. Céline Alvarez fait appel tout particulièrement aux neurosciences, à la psychologie positive et à la linguistique. Si l’appel  à la recherche est toujours fructueux, il nous parait actuellement tout particulièrement bénéfique, non seulement en raison des avancées scientifiques, mais parce qu’un nouveau regard se manifeste aujourd’hui dans ces avancées (8). La mise en évidence de la précocité du développement de l’intelligence dans la petite  enfance, la mise en valeur de l’empathie (9), l’accent nouveau apporté par la psychologie positive (10) sont des acquis qui ont commencé à apparaître à la fin du XXè siècle (11). Ainsi, le titre ambitieux du livre de Céline Alvarez : « Les lois naturelles de l’enfant » peut s’appuyer sur un ensemble de découvertes qui vont de pair avec des valeurs qui se sont frayé un chemin à travers le XXé siècle, mais remontent bien plus loin encore.

Céline Alvarez attache ainsi une grande importance à la « reliance », c’est à dire « l’acte de relier ou de se relier, ou le résultat de cet acte », soit « le sentiment ou l’état de reliance ». La recherche met en évidence les effets extrêmement positifs da la reliance sur notre fonctionnement physiologique. « Lorsque nous nous mettons en lien avec autrui de manière généreuse, chaleureuse, empathique, tout notre organisme s’épanouit et se régénère avec une puissance extraordinaire… Ainsi, lorsque nous sommes chaleureux et bienveillant envers un enfant (mais également envers un adulte), nous agissons de manière puissamment positive tant sur sa santé que sur ses capacités cognitives, sociales et morales. Dans la classe maternelle de Gennevilliers, nous avons usé sans modération de ce levier : nous avons adopté une posture accueillante, chaleureuse et empathique, en veillant bien évidemment toujours à poser les limites claires d’un cadre structurant. A mon sens, cette posture fut, pour les enfants de la classe, un véritable catalyseur cognitif, moral et social » ( p 355).

L’auteur nous montre  comment cette attitude a permis l’expression des tendances empathiques et altruistes des enfants. « Le jeune enfant est un être d’amour…Les enfants sont fondamentalement mus par des élans altruistes, généreux… » ( p 396). Ainsi Céline Alvarez n’hésite-t-elle pas à intituler la quatrième partie de son livre sur la mise en œuvre de la reliance dans sa classe maternelle : « Le secret, c’est l’amour ». « L’amour n’est pas le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on aborde le sujet de l’apprentissage, et il s’agit là d’une erreur fondamentale…L’amour est le levier de l’âme humaine. Nous sommes câblés pour la rencontre chaleureuse et empathique avec l’autre et, lorsque nous obéissons à cette grande loi dictée par notre intelligence, alors tout devient possible » (p 352).

Ainsi, dans son approche comme dans ce livre, Céline Alvarez conjugue l’intelligence et le cœur. Nous savons par expérience combien le mal est présent dans ce monde. Nous oublions trop souvent qu’il peut y avoir en regard une contagion du bien. Et, tout autour de nous, nous rencontrons des formes positives de reliance. Ce livre nous parle d’éducation. Oui, une autre éducation est possible. Mais il a encore une portée plus vaste. Car, à partir d’une vie enfantine épanouie, il évoque aussi pour nous une vie autre . « Le secret, c’est l’amour ». C’est une espérance en marche.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            « Petite Poucette » de Michel Serres. « Une nouvelle manière d’être et de connaître » : http://www.vivreetesperer.com/?p=820                                    « Une révolution en éducation. L’impact d’internet pour un nouveau paradigme en éducation » : http://www.vivreetesperer.com/?p=1565

(2)            Céline Alvarez. Les lois naturelles de l’enfant. Les Arènes, 2016. Un horizon pour l’éducation. La référence aux acquis scientifiques est fondée sur une remarquable bibliographie à l’échelle internationale. Voir en particulier les notes.

(3)            Céline Alvarez. Pour une refondation de l’école guidée par les enfants. Exposé à TEDxIsèreRiver (2014). Une intervention qui présente la dynamique de innovation : https://www.youtube.com/watch?v=nwVgsaNQ-Hw

(4)            Site présentant la démarche de Céline Alvarez : « les lois naturelles de l’enfant ». Un beau support de communication avec de nombreuses vidéos :     https://www.celinealvarez.org/notre-demarche

(5)            Liste des écoles Montessori en France : http://www.ecoles-montessori.com. Un site sur la vie, l’œuvre et le message de Maria Montessori : http://www.montessori-formations.fr/index.html  « L’enfant, être humain libre, peut nous enseigner à nous et à la société, l’ordre, le calme, la discipline et l’harmonie. Quand nous l’aidons, l’amour fleurit, un amour dont nous avons le plus grand besoin pour unir tous les hommes et créer une vie heureuse » Maria Montessori

(6)             Maria Montessori. L’enfant. Desclée de Brouwer, 2016 Première édition en 1936. Lu très tôt, dans notre première jeunesse, ce livre a été pour nous une découverte marquante.

(7)            Il y a quelques années, une recherche de Rebecca Nye a mis en évidence la présence d’une conscience spirituelle chez l’enfant. L’enfant nous dit-elle, a une « sensibilité innée à la la transcendance ». « Pendant l’enfance, la spiritualité consiste principalement à être attirée par l’interaction, à répondre au désir d’entrer en relation avec quelqu’un d’autre que soi, que ce soit les autres, Dieu, la création ou la sensation plus profonde d’être soi ». Des recherches ont mis en évidence une sensibilité des enfants à la présence de Dieu.  Ces découvertes viennent contredire des représentations longtemps dominantes qui méconnaissaient la vitalité spirituelle des enfants. Pendant des siècles de chrétienté, une mentalité répressive a dominé en prenant forme dans la théologie augustinienne du péché originel. A l’encontre de cette mentalité, aujourd’hui les paroles de Jésus sur l’enfant reprennent toute leur actualité et on en perçoit davantage la portée. Jésus a parlé des enfants comme ceux « dont les anges dans le ciel se tiennent constamment auprès de mon Père céleste » (Matthieu 18.10) . « Si quelqu’un accueille un enfant, ce n’est pas seulement moi qu’il accueille, mais aussi Celui qui m’a envoyé » (Marc 9.37). On voit là un univers où l’amour s’exprime, un univers appelé à s‘étendre. Voir le livre : Rebecca Nye. La spiritualité de l’enfant. Empreinte. Temps présent, 2015  http://www.temoins.com/lenfant-est-un-etre-spirituel/           Sur le site de Témoins, voir aussi : « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ? » : http://www.temoins.com/decouvrir-la-spiritualite-des-enfants-un-signe-des-temps/

(8)            « Quel regard sur la société et sur le monde ? Un changement de perspective » : http://www.vivreetesperer.com/?p=191

(9)            « Vers une civilisation de l’empathie ? A propos du livre de Jérémie Rifkin » : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/

(10)      Sur ce blog : « La bonté humaine. Est-ce possible ? La recherche et l’engagement de Jacques Lecomte » : http://www.vivreetesperer.com/?p=674

(11)      Sur ce thème, voir aussi quelques articles récents mis en ligne sur ce blog : « Une belle vie se construit avec de belles relations » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2491              « La gratitude : un mouvement de vie » : http://www.vivreetesperer.com/?p=2469

 

Sur ce blog, on pourra voir aussi :

« Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand » (Lytta Basset. Oser la bienveillance) : http://www.vivreetesperer.com/?p=1842

 

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